Colloque ƒlisŽe-Reclus. Ń Orthez, salle Francis-PlantŽ le 10/12/2005 21 h.

 

Texte rŽ-Žcrit et enrichi ˆ partir de trois confŽrences donnŽes ˆ Sainte-Foy-la-Grande (11 juillet 2005), ˆ Orthez (10 dŽcembre 2005) et (avec Isabelle Lefort) au Festival International de GŽographie de Saint-DiŽ-des-Vosges (1er octobre 2005), intŽgrant Žgalement des ŽlŽments tirŽs de communications donnŽes aux colloques de Lyon 3 (10-11 mars 2005), Montpellier (4-6 juillet 2005) et Milan (12-13 octobre 2005).

La gŽographie innovante
dՃlisŽe Reclus

par Philippe Pelletier

professeur de gŽographie, UniversitŽ Lyon 2

 

Ē Mme dans certains ouvrages de haut savoir, o lÕon ne sÕattendrait pas ˆ trouver de pareilles pauvretŽs, il est question de Óscience allemandeÓ ou de Óscience franaiseÓ, de Óscience italienneÓ ou de quelque autre science dite ÓnationaleÓ, comme si la notion mme de la connaissance libre nÕexcluait pas toutes les survivances de frontires et dÕinimitiŽs nationales.

Il nÕy a ni Alpes, ni PyrŽnŽes, ni Balkans, ni Vistule, ni Rhin pour transformer la vŽritŽ dÕen deˆ en erreur dÕau-delˆ Č.

(ƒlisŽe Reclus, discours ˆ la sŽance solennelle de rentrŽe du 22 octobre 1895 de lÕUniversitŽ Nouvelle de Bruxelles).

 

Il y a un sicle disparaissait ƒlisŽe Reclus (1830-1905), gŽographe et anarchiste rŽputŽs. Les multiples et diffŽrentes initiatives quÕa suscitŽ un peu partout la cŽlŽbration de ce centenaire, sous la forme de confŽrences ou de colloques (Sainte-Foy-la-Grande, Montpellier, Lyon, Milan, Barcelone, Orthez) quÕaccompagnent Žgalement des cafŽs-thŽ‰tres, montrent, malgrŽ le quasi-silence des mŽdias ˆ leurs propos, lÕextraordinaire et multiforme attachement que le public Žprouve pour cette figure.

Mais, au-delˆ de la diversitŽ du public concernŽ, quÕil soit gŽographe ou non, sympathisant libertaire ou non, savant ou simple curieux, toujours ŽveillŽ et cultivŽ, cÕest lÕactualitŽ du propos reclusien qui doit retenir lÕattention, pour plusieurs raisons. Premirement, Žvaluer sa pertinence analytique au regard de son Žpoque, ˆ deux niveaux : par rapport aux espaces gŽographes tels quÕils existaient alors et tels que nous pouvons les conna”tre de nos jours, autrement dit apprŽcier le degrŽ de justesse et de fidŽlitŽ des descriptions et des explications fournies par ƒlisŽe Reclus ; et par rapport ˆ ce que proposaient Žgalement ses contemporains, gŽographes ou non. Deuximement, Žvaluer Žgalement sa pertinence scientifique globale pour voir si lÕapproche reclusienne peut nous aider ˆ comprendre la gŽographie du monde actuel, sinon lÕhumanitŽ dans son ensemble, et si oui en quoi.

LÕintŽrt pour la gŽographie reclusienne nÕest pas nouveau. Au cours des annŽes 1970, certains gŽographes sÕefforaient en effet de se dŽgager du classique hŽritage vidalien tout en se dŽmarquant Žgalement dÕune gŽographie quantitativiste moderne, nouvelle venue et non classique, mais excessive dans sa mathŽmatisation du fait social et spatial. La figure dՃlisŽe Reclus arrivait ˆ point pour eux, en ce quÕelle se dŽmarquait de ces deux tendances. Elle fut donc exhumŽe, en France, pays dÕorigine de Reclus, o les gŽographes vidaliens lÕavaient remisŽe dans un placard intellectuel. Ce fut en particulier lÕĻuvre dÕYves Lacoste et de la premire Žquipe de la revue HŽrodote, avec BŽatrice Giblin notamment qui consacra sa thse de gŽographie ˆ ƒlisŽe Reclus. Puis le comitŽ de rŽdaction dÕune nouvelle GŽographie universelle pilotŽe par Roger Brunet dans les annŽes 1980 prit lÕacronyme de RECLUS pour qualifier son Groupement dÕintŽrt public, en rŽfŽrence explicite au gŽographe ƒlisŽe.

Mais cette exhumation de Reclus en France appelle deux remarques. Une lecture franco-centrŽe, tout dÕabord, ne doit pas faire oublier que des pionniers amŽricains ou britanniques nÕavaient pas, eux, perdu de vue Reclus : Marvin Mikesell, David Stoddart, Gary Dunbar Ń dont la biographie dՃlisŽe Reclus, entreprise ds 1966 et publiŽe en 1978, reste ˆ ce jour scientifiquement incomparable. Le regain dÕintŽrt pour Reclus en France avait ensuite autant, sinon essentiellement, pour objectif de tracer un prŽ carrŽ disciplinaire, et presque personnel, au sein dÕun champ universitaire o la gŽographie servait aussi ˆ faire la guerre idŽologique, que de prolonger, en lÕactualisant, les principes dÕune gŽographie novatrice.

Il est vrai que le choix de Reclus lui-mme conditionnait en partie cette issue, pour trois raisons. En effet, ƒlisŽe Reclus nÕa point voulu former de Ē disciples Č, le mot et son esprit lui faisant horreur. Il nÕen avait pas non plus les moyens techniques, ou institutionnels, puisquÕil Žtait situŽ en dehors du monde universitaire franais ou international dont la perpŽtuation repose sur la fabrication de thŽsards, quoique son attitude vis-ˆ-vis de lÕuniversitŽ franaise ne fžt pas exempte dÕambivalence entre envie et rejet. Enfin, son neveu Paul Reclus (1858-1941), lÕhŽritier intellectuel, poursuivit cette optique sans vraiment former dՎpigones gŽographes, mme pas du c™tŽ du milieu anarchiste o il Žtait engagŽ comme son oncle. Des circonstances empchrent Žgalement que cette possibilitŽ aille ˆ terme, en particulier la dispersion spatiale et la polymorphie intellectuelle de ceux qui se trouvrent dans le sillage scientifique, idŽologique ou social dՃlisŽe. CÕest le cas, par exemple, du philosophe anarchiste Ishikawa Sanshir™ (1876-1956), rentrŽ au Japon en 1920, du biologiste Patrick Geddes (1854-1932), quittant lՃcosse pour Montpellier en 1924, ou encore de Jacques Reclus (1894-1984), fils de Paul, qui entreprit des Žtudes de sciences Žconomiques puis devint enseignant de la langue franaise en Chine (1928-1952) et Žcrivain sur ce pays.

Toujours est-il que Reclus fut aprs mai 1968 redŽcouvert en France pour devenir une sorte de nouveau totem. Les anarchistes, tout heureux de voir lÕune de leurs glorieuses et passionnantes figures adoubŽe par des universitaires, et satisfaits, comme beaucoup, de la re-publication massive et accessible des textes de Reclus, nÕont gŽnŽralement vu que du feu dans la nature de cette exhumation jusquՈ nos jours encore, et pour beaucoup dÕentre eux. En revanche, une nouvelle gŽnŽration de gŽographes sÕefforce de reconsidŽrer les principes de la gŽographie reclusienne ˆ lÕaune de lÕactualitŽ.

Il sÕagit toutefois dÕun exercice dŽlicat car il comporte un risque inhŽrent ˆ lÕexpression choisie de Ē gŽographie innovante Č, celui de lÕhagiographie ou du plaidoyer pro domo. Disons que la rŽfŽrence ˆ lÕinnovation se situe par rapport ˆ lՎpoque de Reclus elle-mme, en particulier vis-ˆ-vis des gŽographes de son temps, et par rapport ˆ notre Žpoque, ˆ nos gŽographies, nos conceptions et nos pratiques. Je me focaliserai surtout sur les principes de gŽographie ŽlaborŽs par ƒlisŽe Reclus qui, au-delˆ des inŽvitables obsolescences que lÕon peut repŽrer dans ses Žcrits, surtout au niveau de certains faits, voire de certaines techniques, sont susceptibles dÕarticuler une gŽographie contemporaine, pertinente et dynamique.

1. LÕactualitŽ dՃlisŽe Reclus

Les temps sÕy prtent, assurŽment. La gŽographie reclusienne nous parle encore, elle nous Žmeut. Elle se place dans le contexte actuel et actif, dÕexamen et de rŽ-examen des pensŽes scientifiques qui touche Žgalement la gŽographie, mme si la rŽflexion qui se veut explicitement ŽpistŽmologique ou sÕintŽressant ˆ lÕhistoire ŽpistŽmologique de la discipline y est relativement rŽcente en France, malgrŽ les travaux de quelques prŽcurseurs. Elle aboutit en tous les cas inŽluctablement ˆ ƒlisŽe Reclus qui en fut une figure marquante au cours des quarante dernires annŽes du XIXe sicle et au tout dŽbut du XXe sicle.

Ce contexte de rŽ-examen est lui-mme liŽ ˆ lՎvolution du monde : fin, au moins proclamŽe sinon vŽcue dans les ttes, des grands discours, des grandes idŽologies mais, simultanŽment, retour du religieux ; Žchec des communismes Žtatiques ; mise en berne des espoirs socialistes ; contestation du capitalisme sous lՎtiquette de nŽo-libŽralisme ; essor dÕun alter-mondialisme parfois libertaire ; crise Žcologique et dŽveloppement de mouvements Žcologistes ; reconsidŽration des rapports sociaux, culturels, politiques, des rapports interface nature-sociŽtŽs.

Or, la prise en compte de ces diffŽrents ŽlŽments est dŽjˆ au cĻur de la gŽographie dՃlisŽe Reclus, singulirement dans sa dernire Ļuvre LÕHomme et la Terre (1905) o il aborde des thmes comme la propriŽtŽ, la protection des espaces sauvages, lÕimpŽrialisme, lÕinternationalisme, la culture, la civilisation.

Ajoutons un autre ŽlŽment, plus difficile ˆ Žvaluer, mais indubitable : lÕimpact de la personnalitŽ de Reclus, son individualitŽ. Son intŽgritŽ, sa morale, sa sagesse, sa poŽsie et, pour certains, la dimension Žternelle de ses positions anarchistes, en particulier dans le domaine socio-comportemental (son rapport ˆ la famille, aux femmes, aux camarades, ˆ lÕhumanitŽÉ) et, bien entendu, politique, touchent encore. Loin dՐtre considŽrŽes comme dŽsutes, elles font Žcho ˆ des aspirations Žthiques fondamentales si prŽcieuses ˆ une Žpoque o celles-ci sÕaffrontent ˆ une marchandisation et ˆ un Žtouffement toujours accrus.

Cette dimension est difficile ˆ traiter car elle ressortit de lÕintime, dÕune relation particulire entre lÕindividu et le personnage Ń par la lecture, par la rŽflexion souvent philosophique ou existentielle que celle-ci alimente, centrŽe sur la richesse de lÕitinŽraire reclusien, voire par lÕexistence familiale ou sociŽtaire, parfois distendue, mme fine, dÕune sorte de rŽseau reclusien. Parler publiquement de lÕintime est dŽlicat, impudique peut-tre. Mais ne pas sortir Reclus au grand jour aboutirait ˆ laisser confiner son idŽal dans les recoins obscurs de la sociŽtŽ. Ce que nÕaurait certainement pas voulu Reclus lui-mme malgrŽ sa modestie Ń mais je ne vais pas parler ˆ sa place Ń et surtout ce qui pourrait crŽer des chapelles, des ghettos, une situation dont notre monde dŽvorŽ par le sectarisme nÕa assurŽment pas besoin.

Reclus est donc audible, de plus en plus audible, lisible, Ē contemplable Č ou discutable. Dans le dŽbat dÕidŽes, on pourrait dire, toutes choses Žgales par ailleurs, ˆ propos de la polŽmique entre Sartre et Camus, que le balancier, aprs avoir penchŽ pour lÕengagŽ pro-mao•ste de la onzime heure, est revenu du c™tŽ du compagnon de route des libertaires et, notamment, des anarcho-syndicalistes espagnols. Que ce soit dans sa Ē pensŽe de midi Č, son approche philosophique, son exigence individuelle et mme dans son amour pour lÕAlgŽrie, un fil relie Albert Camus ˆ ƒlisŽe Reclus, tous les deux Žtant reconsidŽrŽs de nos jours aprs avoir ŽtŽ dŽdaignŽs.

Reclus ne met pas en avant ses opinions anarchistes dans ses Žcrits gŽographiques, conformŽment ˆ la demande de son Žditeur Hachette pour La Nouvelle gŽographie universelle. On les remarque davantage ˆ travers certains passages. LÕHomme et la Terre qui, bŽnŽficiant dÕune plus grande libertŽ Žditoriale, constitue de ce point de vue une exception, notamment dans sa prŽface qui est un vŽritable bilan thŽorique anarchiste. Le rapport entre lÕanarchisme de Reclus et sa gŽographie constitue, ˆ dire vrai, un sujet ardu qui, malgrŽ les pistes explorŽes par HŽlne Sarrazin et, surtout, par Gary Dunbar, ou encore par Daniel Colson lors du colloque de Lyon (septembre 2005), nÕa pas ŽtŽ traitŽ ˆ fond [[1]]. Au-delˆ des alŽas subis par la notoriŽtŽ de lÕanarchisme, qui constitue lÕune des pensŽes et lÕune des praxis les plus calomniŽes au monde, et qui est de ce fait mal connue [[2]], il est possible que le refus de lÕendoctrinement chez Reclus, sa mŽfiance des thŽories toutes faites, son rejet des dogmes, tel quÕon peut le ressentir dans son Ļuvre scientifique comme dans son itinŽraire politique et personnel, entravent toute tentative dans ce sens. Il est donc risquŽ dÕinterprŽter et de (re-)b‰tir en systme clos ce qui, prŽcisŽment, est ouvert. DÕaucuns diront que g”t prŽcisŽment ici la richesse plurielle de lÕapproche libertaire [[3]]. Ė la lecture de Reclus, on le sent en tous les cas systŽmatiquement critique sur les mobiles qui animent les puissants de ce monde, lucide vis-ˆ-vis de la question du pouvoir et, mme sÕil se montre souvent optimiste par tempŽrament et par volontarisme, il ne se berce pas dÕillusions.

2. ƒviter lÕanachronisme et le fixisme

Il faut dÕemblŽe se garder de considŽrer lÕanarchisme dՃlisŽe Reclus comme un ensemble qui nÕa pas changŽ, ˆ lÕinstar, dÕailleurs, de lÕanarchisme tout court. La pensŽe politique de Reclus nÕest pas statique, elle Žvolue. Lˆ encore, en relation avec son Žpoque et ses lieux. En outre, depuis le milieu du XIXe sicle, lÕanarchisme nÕen est pas restŽ ˆ un stade primitif de simple critique sociale Ń intellectuelle, marginale, radicale peut-tre Ń situŽe ˆ lՎcart du mouvement ouvrier. Il sÕest implantŽ dans celui-ci, et il a ŽvoluŽ avec lui. Ses hommes et ses femmes ont su faire le bilan de la pŽriode de Ē la propagande par le fait Č, assimilŽe au Ē terrorisme Č, pour sÕengager dans la voie du syndicalisme rŽvolutionnaire ds la toute fin du XIXe sicle ; ƒlisŽe et ƒlie Reclus se retrouvent ainsi aux c™tŽs de Fernand Pelloutier (1867-1901), le fondateur de la FŽdŽration des Bourses du Travail qui fusionnera avec la C.G.T. en 1902, pour crŽer la revue LÕHumanitŽ nouvelle en 1897 [[4]]. Puis se structure lÕanarcho-syndicalisme aprs la premire guerre mondiale et lÕavnement du bolchŽvisme.

De fait, ƒlisŽe Reclus se situe ˆ cette pŽriode charnire de lÕhistoire anarchiste o il vŽcut successivement une phase dՎlaboration thŽorique et pratique en marge du rŽpublicanisme de gauche, la phase constructive de la Premire Internationale puis la phase destructive et auto-destructrice des attentats. Celle-ci, ne lÕoublions pas, sÕexplique largement par le vide hŽritŽ du terrible massacre de la Commune de Paris ainsi que par le drame du Premier Mai 1891, lorsque la troupe tire ˆ Fourmies sur une manifestation pacifiste de grŽvistes et tue dix personnes, dont deux enfants.

LÕanarchisme de Reclus se construit ˆ partir de 1850 de faon innovante mais spontanŽe. Ses rapports avec la pensŽe de Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865), qui fut lÕun des premiers ˆ thŽoriser lÕanarchie ˆ cette pŽriode, sont peu explicites. Les idŽes proudhoniennes imprgnent nŽanmoins lÕapproche de Reclus, davantage, au demeurant, sur le plan de la mŽthode et de la philosophie (la dialectique, lÕidŽorŽalismeÉ) que sur le plan plus spŽcifiquement politique. On sait par ailleurs que le courant bakouninien, auquel se rattache ƒlisŽe Reclus pendant la dŽcennie de la Commune, combat les hŽritiers politiques de Proudhon au sein de lÕA.I.T. [[5]].

LÕanarchisme de Reclus se renforce lors de son adhŽsion ˆ lÕA.I.T. (1864 ou peut-tre ds 1862), puis aprs sa rencontre avec Michel Bakounine (1814-1876) en 1864. Mais, surtout, il se prŽcise ˆ lÕissue de la Commune de Paris qui constitue un vŽritable tournant puisque ƒlisŽe Reclus y perd ses dernires illusions rŽpublicaines de concilier pacifiquement le travail et le capital. Enfin, il sՎpanouit de concert avec Pierre Kropotkine (1842-1921) dont ƒlisŽe fait la connaissance en 1877, et dont il se sent trs proche dans tous les domaines, affinitaires compris. Ensemble, et avec dÕautres compagnons comme Andrea Costa ou Carlo Cafiero (1846-1892), ils vont thŽoriser le Ē communisme anarchiste Č (Congrs de la FŽdŽration jurassienne, 1880). [[6]]

Ė propos de lՎvolution de lÕanarchisme chez Reclus, Gaetano Manfredonia souligne deux choses [[7]]. DÕune part, lÕexistence de dŽsaccords et dÕaccords entre Reclus et Bakounine, ce que ce dernier rappelle lui-mme [[8]]. DÕautre part, lՎvolution de ses propres idŽes dans le seul livre politique anarchiste que Reclus Žcrit, LՃvolution, la rŽvolution et lÕidŽal anarchique, au cours de ses diffŽrentes Žditions successives (1880, 1881, 1898, 1909, 1921) ; les dernires versions insistent davantage sur la problŽmatique Žvolutionniste, soit, dans le langage du socialisme libertaire, lՎducationnisme.

Il faut Žgalement Žviter de considŽrer la gŽographie de Reclus comme un ensemble intangible. Au-delˆ de constantes et de rŽcurrences, on y observe une Žvolution sensible sur des thmes comme le rapport entre le milieu naturel et lÕorganisation des sociŽtŽs, dŽbat connu ultŽrieurement et de nos jours sous le terme de dŽterminisme et de possibilisme gŽographique, ou encore sur la question de la colonisation [[9]].

La progression de son Ļuvre elle-mme, sa Ē trilogie Č comme il lÕappelait, en tŽmoigne sur le fond. Elle commence, en ce qui concerne les grands livres, par les deux tomes de La Terre, description des phŽnomnes de la vie du globe (tome 1, 1868 ; tome 2, 1869), traitŽ de gŽographie physique Žlargie. Elle passe par les dix-neuf volumes de la Nouvelle gŽographie universelle (1876-1894), gŽographie rŽgionale consacrŽe aux diffŽrentes parties du monde. Elle dŽbouche enfin sur les six volumes de LÕHomme et la Terre (1905-1908), vŽritable traitŽ de gŽographie gŽnŽrale qui nÕen comporte pas moins des aspects de gŽographie physique ou rŽgionale [[10]]. LÕapproche dՃlisŽe Reclus Žvolue ainsi dÕune gŽographie physique vers une gŽographie de plus en plus humaine, une gŽographie Ē sociale Č comme il le dit en introduction de LÕHomme et la Terre (cf. infra).

Certains propos ou expressions de Reclus, tels que Ē races humaines Č, Ē peuples attardŽs Č, Ē primitifs Č ou Ē Ngres Č, refltent le sens commun et le vocabulaire de lՎpoque, que lÕon ne doit pas juger ˆ lÕaune de nos jours sous peine de mŽsinterprŽtation. Ainsi son utilisation du terme de Ē races humaines Č est totalement exempte de racisme, ˆ lÕinstar de tous les Žcrits de Reclus. CÕest ce que souligne fort bien Pierre Kropotkine dans sa nŽcrologie dՃlisŽe : Ē Non seulement son Ļuvre est libre de toute vanitŽ nationale absurde, de prŽjugŽ national ou racial, mais il a en outre rŽussi ˆ mentionner, dans chaque branche, rameau ou tribu de la race humaine, quels sont les faits que chacun ressent comme Žtant ceux que tous les hommes ont en commun, tout ce qui les unit et non ce qui les divise. Č [[11]]

Dans la foulŽe de son frre ƒlie Reclus (1827-1904), ethnologue qui a beaucoup Žcrit en faveur de ce quÕon appelait alors les Ē peuples sauvages Č, ƒlisŽe se fait, systŽmatiquement, le porte-voix des ethnies minoritaires. Il les dŽcrit rŽgulirement, en dŽnonant leur oppression ou leur Ē extermination Č [[12]]. Par exemple, ˆ propos du Japon, il consacre plusieurs pages aux aborignes de lÕarchipel nippon refoulŽs en Hokkaid™, les Ainu (A•nos), pages trs bien documentŽes et illustrŽes de dessins ou de photos [[13]]. Ailleurs, il met des guillemets ˆ Ē primitifs Č et Ē sauvages Č, car il est conscient de la limite de tels qualificatifs [[14]]. Cette rŽserve est conforme ˆ sa vision de la Ē civilisation Č, ou, comme il le dit lui mme ˆ la fin de LÕHomme et la Terre, plut™t de la Ē demi-civilisation puisquÕelle ne profite point ˆ tous Č [[15]].

3. Le triangle des Ē gŽographes-clŽs Č de la fin du XIXe sicle

La gŽographie dՃlisŽe Reclus innove par rapport aux gŽographes qui le prŽcdent, dont il se rŽclame comme Alexandre von Humboldt (1769-1859) Conrad Malte-Brun (1775-1826) ou Carl Ritter (1779-1859). Il en approfondit la dŽmarche, ce qui est logique compte tenu du progrs des connaissances et des techniques auquel il accde. Sa gŽographie innove aussi, et surtout, par rapport ˆ deux de ses contemporains aussi emblŽmatiques que lui : Friedrich Ratzel (1844-1904) et Paul Vidal de La Blache (1845-1918). Ė eux trois, ils forment ce quÕon peut appeler le Ē triangle-clŽ Č des gŽographes de la fin du long XIXe sicle.

Ces gŽographes furent en effet des Ē gŽants Č. Ils ont lŽguŽ une Ļuvre qualitativement et quantitativement diffŽrente mais vaste. Leur notoriŽtŽ a largement dŽpassŽ les rangs de la gŽographie, et elle fut grande. Mais Reclus fut oubliŽ, tandis que Vidal et Ratzel ont ŽtŽ glorifiŽs. Examiner pourquoi ils ont connu une postŽritŽ totalement diffŽrente au sein de la gŽographie franaise, sinon occidentale, permet dÕexpliquer ˆ la fois la nature des choix ŽpistŽmologiques et leurs causes, dans un contexte sociopolitique trop souvent oubliŽ mais essentiel.

Certains ont expliquŽ cette diffŽrence de traitement par un dŽcalage de gŽnŽrations. CÕest abusif car en examinant les dates, on constate quÕils furent contemporains. ƒlisŽe Reclus, rappelons-le, est nŽ en 1830 et mort en 1905. Il est certes lÕa”nŽ dÕune quinzaine dÕannŽes de Ratzel et de Vidal mais cet Žcart nÕest pas rŽdhibitoire. Ratzel meurt seulement un an avant Reclus, et Vidal treize ans aprs. Il est probable que ces treize ans de diffŽrence ont jouŽ un r™le dans la diffŽrence de notoriŽtŽ entre Vidal et Reclus. Mais plus que lՎcart, cÕest le moment o il est situŽ qui est significatif. En effet, aprs 1905, une nouvelle pŽriode dŽcisive sÕengage, avec les vingt premires annŽes du XXe sicle, o beaucoup de choses se jouent et se dŽcident. Le dŽcs de Vidal survient ˆ lÕissue de ce moment, en 1918, o les grands principes de la discipline gŽographique sont acquis.

LÕouvrage majeur de Ratzel, Politische Geographie, para”t en 1897. LÕouvrage majeur de Reclus, LÕHomme et la Terre, et celui de Vidal, Le Tableau gŽographique de la France, paraissent peu de temps aprs, et la mme annŽe, en 1905. Leurs travaux ont donc co-existŽ. Vidal nÕa pas purement et simplement succŽdŽ ˆ Reclus. Leurs approches se sont diffŽrenciŽes au cours de la mme pŽriode.

Vidal et Ratzel ont entretenu des relations amicales et suivies [[16]]. Reclus nÕen avait pas avec eux, ni avec lÕun, ni avec lÕautre. Les trois hommes connaissaient leurs travaux respectifs, mais leurs influences rŽciproques sont inŽgales. Reclus nÕen a gure sur Vidal et Ratzel. Par contre Ratzel a en beaucoup sur Vidal. CÕest dÕailleurs essentiellement sous cet angle-lˆ que le gŽographe allemand sera ŽvoquŽ, mme si lÕimportance de son influence sur Vidal a prtŽ et prte encore ˆ discussion chez les gŽographes.

4. Oubli ou marginalisation intellectuelle de Reclus ?

La mise ˆ lՎcart de Reclus nÕest ni fortuite, ni liŽe ˆ un hypothŽtique dŽcalage de gŽnŽrations. Elle sÕexplique en fait par une double raison : politique et ŽpistŽmologique. Certains, comme Yves Lacoste, lÕont dŽjˆ soulignŽ mais il importe de poursuivre lÕanalyse en Žtudiant le fond mme des conceptions reclusiennes et non reclusiennes, les secondes lÕayant finalement emportŽ.

Ė lՎpoque o ƒlisŽe Reclus se range du c™tŽ de Bakounine et de la Commune, Friedrich Ratzel sÕengage quant ˆ lui volontairement contre la France, en 1870. Tandis que Reclus poursuit les activitŽs de la tendance anti-autoritaire de la premire Internationale, Ratzel adhre ˆ la Ē Ligue pangermaniste Č (Alldeutschverband), ds sa fondation en 1890, et fonde le Ē ComitŽ colonial Č (Kolonial Verein).

Au cours des annŽes 1890, Reclus refuse de condamner Ravachol ou dÕautres Ē terroristes Č alors mme quÕune partie du mouvement anarchiste, incarnŽe par Errico Malatesta (1855-1932), estime quÕun soutien trop ambigu aux attentats condamnera le mouvement anarchiste en lÕisolant. Pendant ce temps, le Versaillais Vidal poursuit tranquillement mais avec obstination sa carrire dÕenseignant au sein de la IIIe RŽpublique. Bien quÕamnistiŽ pour sa participation ˆ la Commune, Reclus vit comme rŽfugiŽ ˆ lՎtranger, finissant ses jours en Belgique. Il est donc ˆ lՎcart de lÕinstitution universitaire franaise. Bref, Reclus est loin, il sent le soufre et ses proches sont isolŽs.

Mais les choses ne sont pas aussi tranchŽes ˆ lՎpoque quÕelles ne le pourraient para”tre de nos jours. ƒlisŽe Reclus nÕa jamais refusŽ de coopŽrer avec des institutions comme Hachette, et cՎtait rŽciproque. Certes pressŽ par ses amis, il accepte la mŽdaille dÕor annuelle (1892) que lui dŽcerne la SociŽtŽ de gŽographie de Paris dont les dignitaires ne sont pas mŽcontents de, Ē sans en avoir lÕair, [se] payer, [eux] conservateurs, le plaisir dŽlicat de sympathiser avec lÕanarchiste Č, en pleine pŽriode des Ē attentats anarchistes Č, doit-on le souligner [[17]].

ƒlisŽe Reclus est un gŽographe parfaitement reconnu par ses pairs, pour ses connaissances, ses publications et sa popularitŽ. Sa notoriŽtŽ tout azimut Žclate ˆ la lecture des nŽcrologies qui lui sont consacrŽes un peu partout dans le monde des gŽographes et publiŽes immŽdiatement aprs son dŽcs. Chacun semble rivaliser dՎloges avec lÕautre. On observe cependant des positionnements en creux. Alors que Vidal vient de faire la trs Žlogieuse nŽcrologie de Ratzel dans les Annales de gŽographie [[18]], cÕest un autre, Lucien Gallois (1857-1941), qui est chargŽ de la t‰che pour la mme revue en ce qui concerne ƒlisŽe Reclus [[19]]. Il lÕaccomplit sans dithyrambe, de faon un peu sche et distanciŽe, mais avec un jugement trs positif puisquÕil loue Ē le grand gŽographe franais Č, sa mŽthode de plus en plus ma”trisŽe, et Ē la belle ordonnance de ce grand travail Č.

La faon dont un Jean Brunhes (1869-1930) traite ƒlisŽe Reclus est exemplaire de lՎvolution du regard que les universitaires franais posent sur celui-ci. Dans un premier temps, Brunhes co-Žcrit avec Paul Girardin (1875-1950) un long article sur Reclus, qui ne sՎtend pas moins sur deux numŽros de la Revue de Fribourg. Il lÕy encense, mme si, en tant que catholique social fervent, il tend ˆ convoquer systŽmatiquement les origines protestantes de Reclus pour expliquer lÕengagement de celui-ci, dont il reste quelque part fascinŽ (contrairement, dÕailleurs, ˆ Lucien Gallois). Il nÕhŽsite pas ˆ Žcrire que La Terre Ē apparut comme le Discours de la mŽthode de la gŽographie Č, et quÕil sÕagit dÕun livre qui Ē conquit dÕemblŽe tous les hommes cultivŽs et plaait son auteur au rang dÕinitiateur dÕune science nouvelle Č [[20]].

Brunhes et Girardin proposent de convoquer le gotha des gŽographes dÕalors pour le prouver : Ē Un savant franais tel quÕEmmanuel de Margerie, ˆ la fois gŽologue et gŽographe, est tout prt ˆ tŽmoigner de ce quÕil doit au commerce intellectuel avec ƒlisŽe Reclus et notamment ˆ lՎtude de la Terre Č [[21]]. Puis loin encore : Ē Il ne voulait pas seulement convertir le cercle restreint des gŽographes, mais lÕesprit public, car le gagner ˆ la GŽographie cՎtait le convertir ˆ la Ē beautŽ de la terre Č, lui donner en exemple la nature comme le seul monde o son idŽal dÕharmonie universelle fžt rŽalisŽ Č [[22]]. Enfin, ˆ propos des Ē rapports de la gŽographie et de lÕhistoire Č chez Reclus, les rŽdacteurs concluent Ē nous sommes loin de le bl‰mer de ne pas vouloir faire sortir lÕhistoire Ē tout armŽe Č pour ainsi dire de la gŽographie Č [[23]].

Jean Brunhes confirme son jugement sur Reclus lorsquÕil publie cinq ans plus tard La GŽographie humaine (1910). Il y fait certes la part belle ˆ Ratzel, mais il Žcrit dans une note : Ē Je nÕai garde dÕoublier le prodigieux effort tentŽ durant un quart de sicle par ƒlisŽe Reclus pour rŽnover les Žtudes gŽographiques Č. Et il ajoute un extrait Žlogieux de la nŽcrologie rŽdigŽe par Lucien Gallois : Ē Par lˆ [la popularisation de la gŽographie, la destruction dÕidŽes reues], autant que par lՎnorme labeur quÕil a cožtŽ, il [ƒlisŽe Reclus] mŽrite lÕestime et le respect de tous Č [[24]].

Une dizaine dÕannŽes plus tard, lÕapprŽciation change radicalement. Dans la troisime Ždition de La GŽographie humaine (1920) et jusquՈ la quatrime (1934), Jean Brunhes insre en effet dans la mme note la rŽflexion suivante : Ē Je prŽfre ne pas parler ici de lÕĻuvre posthume de Reclus [LÕHomme et la Terre] qui contient dÕintŽressantes vues gŽographiques mais qui est surtout histoire et sociologie Č [[25]]. Reclus est ainsi disqualifiŽ sans coup fŽrirÉ Il est vrai que, dans lÕarticle publiŽ par la Revue de Fribourg vingt-cinq ans auparavant, Brunhes, avec Girardin, redoute dŽjˆ que cet ouvrage de Reclus, qui vient juste de para”tre et quÕils nÕont pas encore lu, et ses illustrations Ē ne soient pas tout ˆ fait conformes ˆ ce que nous espŽrions Č. Mais de lˆ ˆ gommer ce quÕil considŽrait bel et bien comme Žtant de la gŽographie chez ReclusÉ

Entre autres, Brunhes ne manque pas de toupet dans sa critique puisquÕil Žcrit une GŽographie de lÕhistoire (1921) [[26]] ! De deux choses lÕune : ou bien Jean Brunhes nÕa pas la mme conception de lÕhistoire que Reclus, mais quÕil le dise clairement ; ou bien il Žlimine une approche concurrente, au nom de lÕargument qui deviendra sempiternel chez les conservateurs de la discipline : ce nÕest pas de la gŽographie, moyen de discrŽditer toute tentative de prendre en compte la dimension sociopolitique ou gŽopolitique de lÕorganisation de lÕespace [[27]]. Nous sommes loin dÕun Reclus comparŽ ˆ Descartes dans sa rŽpercussion disciplinaire ! Entre-temps, Jean Brunhes a quittŽ lÕUniversitŽ de Fribourg, gagnŽ le Collge de France (1912), obtenu le prix Halphen de lÕAcadŽmie franaise est devenu membre de lÕInstitutÉ

Le pli est pris par la corporation des gŽographes franais. Dans un ouvrage rŽunissant ses principaux articles et publiŽ en 1942, Albert Demangeon (1872-1940) peut donc totalement oublier lÕapport de Reclus, sans sourciller, et pour mieux glorifier son ma”tre Vidal : Ē Vidal de La Blache, qui a ŽtŽ lÕinitiateur de la gŽographie humaine en France, a montrŽ que le caractre scientifique de cette gŽographie remonte ˆ deux gŽographes allemands [Humboldt et Ritter] ČÉ [[28]].

Aprs 1945, la mme tendance se poursuit. En 1969, dans son Histoire de la pensŽe gŽographique, AndrŽ Meynier, se montre assez ŽquilibrŽ. Louant lՎrudition prodigieuse et le talent de voyageur de Ē lÕextraordinaire ƒlisŽe Reclus Č, il considre celui-ci comme Ē le meilleur reprŽsentant de la gŽographie descriptive Č tout en soulignant derechef quÕ Ē on aurait tort de ne voir en lui que son talent littŽraire. Chaque fois quÕil le peut, il [Reclus] essaie dÕexpliquer ce quÕil a vu Č. Mais la conclusion tranche : Reclus Ē contribua ˆ crŽer lÕatmosphre favorable ˆ la gŽographie plus quÕil ne commanda lՎvolution de cette gŽographie Č [[29]]. Certes, cette affirmation nÕest pas fausse mais, en restant dŽlibŽrŽment sur le plan de lÕhistoire et de la rŽalitŽ acadŽmiques, elle Žcarte la profondeur intellectuelle de la gŽographie reclusienne et ne se pose pas la question de sa pertinence actuelle. Il est possible aussi que certains ŽlŽments aient ŽchappŽ ˆ un AndrŽ Meynier signalant que Reclus Ē ne cacha jamais ses idŽes marxistes ČÉ [[30]]. On pourrait citer dÕautres gŽographes qui, ˆ la mme Žpoque, ont purement et simplement oubliŽ lÕhŽritage de Reclus dans leur analyse de lÕhistoire de la pensŽe gŽographique en France, dont certains ont au demeurant modifiŽ leur jugement depuis.

Ė travers le cas de Brunhes et de son Žvolution, on voit poindre les autres raisons, plus intellectuelles, mais ˆ implications politiques indirectes, qui ont conduit ˆ la marginalisation progressive, et finalement rapide, en une quinzaine dÕannŽes, dՃlisŽe Reclus. Sur le fond ŽpistŽmologique, la gŽographie reclusienne dŽrange. Non pas par son c™tŽ souvent descriptif ou littŽraire, qui est conforme ˆ ce qui se pratiquait ˆ lՎpoque et ˆ ce que ses Žditeurs, Hachette ou la Revue des Deux-Mondes, lui demandaient, mais par sa conception mme. DÕune certaine faon, on rejoindra Jean Brunhes sur ce point, mais pour en tirer des conclusions opposŽes : cÕest bien dans LÕHomme et la Terre quՃlisŽe Reclus nous donne son approche la plus percutante et la plus globale de la gŽographie.

5. La dialectique reclusienne

Un principe parcourt lÕapproche gŽographique de Reclus : sa mŽthode. Elle relve dÕune dialectique de type contradictoire, ˆ la fois simple dans sa constitution et complexe dans son application. Elle sÕinspire largement, ˆ mon avis, de Pierre-Joseph Proudhon, sans que cette relation ait ŽtŽ clairement dŽmontrŽe (cf. supra). ƒlisŽe Reclus cite quelquefois Proudhon, mais sans plus. Dans sa correspondance, il nÕen parle presque pas.

La dialectique proudhonienne et reclusienne se distingue de la dialectique classique des contraires, qui sÕopposent et sÕexcluent, et de la dialectique hŽgŽliano-marxiste o les deux termes des contraires se rŽsolvent dans un troisime terme qui est celui de la synthse. Au contraire, elle met les termes contradictoires ˆ la fois en opposition et en combinaison ; par exemple : autoritŽ et libertŽ, ou ŽgalitŽ et libertŽ. Elle forme des couples de tension et de composition, des antinomies, sans synthse, qui Žvoluent en balance (Proudhon) ou en Žquilibre instable (Reclus). Elle est trs proche de la conception quÕa dŽveloppŽe le monde sinisŽ avec le fameux bin™me du yin et du yang.

ƒlisŽe Reclus sÕinspire explicitement du philosophe napolitain Gian-Battista Vico (1744-1803) pour Žlaborer une dialectique du progrs et du regrs [[31]]. Selon lui, le progrs nÕest jamais dŽfinitif et, dans sa progression historique mme, il contient des ŽlŽments de regrs. Reclus applique cette dialectique aussi bien ˆ lՎvolution des civilisations, notamment dans leur rapport avec le milieu dont la dŽgradation (dessiccation, dŽforestation) peut conduire ˆ leur ruine, quՈ la thŽorie politique, o lՎvolution est insŽparable de la rŽvolution, la rŽvolution elle-mme nՎtant pas exempte de brutaux retours en arrire. Cette analyse inspirŽe de la rŽvolution franaise se vŽrifiera en Russie ou en ChineÉ

La dialectique reclusienne nÕest pas que pure mŽthode. CÕest autre chose quÕune mŽcanique tournant ˆ froid. Il sÕagit dÕune position philosophique qui, gr‰ce ˆ sa largeur de vue et ˆ son sens de la libertŽ, permet dՐtre globale, dÕapprŽhender les interrelations entre les divers phŽnomnes. Elle anticipe de faon novatrice sur lÕapproche systŽmique telle quÕon la conna”t actuellement, mais qui, gr‰ce, prŽcisŽment, ˆ sa dialectique des contradictions, est rŽfractaire ˆ tout esprit de systme clos : elle reste essentiellement ouverte, dynamique et libre.

6. Une gŽohistoire reclusienne

ƒlisŽe Reclus applique sa dialectique au rapport entre lÕespace et le temps. Ce faisant, il introduit une modification fondamentale dans la conception de la gŽographie comme de lÕhistoire. En prolongeant des rŽflexions dŽjˆ engagŽes par quelques-uns (Gary Dunbar, Christian Vandermotten, Marie-Laurence NetterÉ), et bien quÕil soit risquŽ dÕappliquer anachroniquement une qualification scientifique contemporaine ˆ une gŽographie antŽrieure, on peut mme dire quՃlisŽe Reclus sÕaffirme comme lÕun des premiers concepteurs, sinon le premier, de ce quÕon peut appeler la Ē gŽohistoire Č.

Par gŽohistoire, on peut entendre de nos jours, dÕaprs la dŽfinition donnŽe par Christian Grataloup, lՎtude gŽographique, spatialisŽe autrement dit, des processus historiques, via une mobilisation des outils et des approches du gŽographe, pour insister sur la localisation des phŽnomnes socioculturels et politiques en tant que Ē dimension fondamentale de leur logique mme Č [[32]]. La dŽmarche de Reclus relve totalement de cette conception. La premire Ždition anglaise de LÕHomme et la Terre a mme pour titre Comparative Geography and History [[33]], tandis quÕen franais, il avait ŽtŽ envisagŽ LÕHomme ˆ travers les contrŽes et les ‰ges ou encore LÕHomme, essai de gŽographie sociale.

Bien entendu, il faut Žgalement citer dans ce registre de gŽohistoire la fameuse Žpigramme placŽe en tte de chaque volume de LÕHomme et la Terre : Ē La GŽographie nÕest autre chose que lÕHistoire dans lÕEspace, de mme que lÕHistoire est la GŽographie dans le Temps. Č

Reclus dŽveloppe ainsi une conception originale de lÕhistoire : socioculturelle et gŽopolitique, dŽgagŽe de la chronologie ŽvŽnementielle. Intitulant plusieurs chapitres avec le mot histoire, il tente une progression choro-chronologique, spatio-temporelle. CÕest un exercice dŽlicat, mais il sÕavance sur un terrain en friches. Il faut se souvenir quՈ la mme Žpoque les ouvrages des historiens restent en quasi totalitŽ ŽvŽnementiels dans leur conception comme dans leur progression. CÕest le cas, pour prendre un exemple emblŽmatique, de LÕHistoire de la RŽvolution franaise (1868), lÕĻuvre majeure de Jules Michelet (1798-1874), auteur quՃlisŽe Reclus a beaucoup lu, quÕil cite rŽgulirement et quÕil connaissait dÕailleurs personnellement.

Reclus innove, et sÕen tire ˆ merveille car si certains passages ont naturellement vieilli ou si certaines formulations nous paraissent dŽsutes, son brassage des thmes, des Žpoques et des contrŽes est convaincant. Surtout, il sert son propos de fond, ˆ savoir une Žtude de la civilisation humaine dans lÕespace et dans le temps, avec ses diversitŽs mais aussi ses convergences. Son souci humain et politique reste lՎmancipation universelle. Il cherche ˆ comprendre ce qui a pu sŽparer les civilisations, mais aussi ce qui les unit, et ce qui peut les unir encore davantage. Il met en avant des facteurs gŽophysiques ou biogŽographiques, ainsi que des facteurs politiques, sociaux et culturels, et il Žprouve leur combinaison.

LÕĻuvre de Reclus constitue donc une approche, avant la lettre, de Ē temps long Č et dÕĒ espace profond Č. On peut regretter son oubli par les BraudŽliens, probablement imputable ˆ la fraction des historiens marxistes. On ne fera toutefois pas la fine bouche en constatant que la relance de la gŽohistoire par Fernand Braudel et ses Žpigones a fortifiŽ, non seulement en France mais partout dans le monde, une approche qui est en train de trouver son rythme de croisire.

La relation ˆ lÕhistoire est si forte dans lÕĻuvre reclusienne, et si originale, quÕelle a sans nul doute perturbŽ les gŽographes vidaliens qui cherchaient ˆ enter leur discipline dans un paradigme Žtroitement spatialisŽ, ˆ lÕinstar de la fameuse Ē rŽgion Č, et en particulier de la Ē rŽgion naturelle Č qui est fortement dŽshistoricisŽe.

Quand Jean Brunhes qualifie lÕĻuvre finale de Reclus comme Žtant Ē surtout histoire et sociologie Č, lÕargument est assurŽment un prŽtexte mais la phrase est ˆ prendre au pied de la lettre, dans toute son acception. Car cela permet ˆ Brunhes comme aux Vidaliens de faire opportunŽment dÕune pierre deux coups : se dŽbarrasser de la figure populaire, mais encombrante, dÕun Reclus communard, anarchiste et intellectuel libre, non universitaire, ainsi que dÕune gŽographie reclusienne dŽcidŽment trop historique, globale, trop prŽoccupŽe de questions sociales ˆ toutes les ŽchellesÉ

LՎchelle internationale chŽrie par Reclus, pour ne pas dire internationaliste ou transnationaliste, est probablement la plus gnante pour lÕestablishment ˆ lÕorŽe dÕun XXe sicle dŽmarrant sur fond de rivalitŽs nationalistes, impŽrialistes et colonialistes, rivalitŽs qui ne tarderont dÕailleurs pas ˆ sÕab”mer dans les guerres mondiales Ń la premire, en 1914, nՎtant pas loin. A contrario, les Vidaliens, mme sÕils rŽalisent des synthses de gŽographie gŽnŽrale, le ma”tre surtout, prŽfrent le rŽgionalisme. Ils sont parmi les premiers ˆ faire Ļuvre scientifique et politique dans ce sens, notamment au sein de la fameuse FŽdŽration RŽgionaliste Franaise fondŽe en 1900 par Jean Charles-Brun (1870-1946), organisation qui Žvoluera dÕun fŽdŽralisme plus ou moins proudhonien jusquÕau vichysme [[34]]. Y adhrent Vidal de La Blache, Jean Brunhes et Pierre Foncin (1841-1916).

Angle dÕapproche, Žchelle prŽfŽrŽe tant pour lÕobservation que pour la rŽalisation dÕidŽes, choix entre le monde et la rŽgion, entre les Internationales ouvrires ŽvoquŽes dans LÕHomme et la Terre et les chambres de commerce locales chres aux rŽgionalistes, voilˆ ce qui sŽpare Reclus de Vidal.

7. Une gŽographie sociale

Reclus tente dÕarticuler les logiques politiques et Žconomiques, pour comprendre non seulement les rivalitŽs entre pays mais aussi lÕorganisation des espaces. Son approche repose sur une dialectique du milieu-espace et du milieu temps, dynamique, et sur le fonctionnement de trois lois : Ē La lutte des classes, la recherche de lՎquilibre, et la dŽcision souveraine de lÕindividu Č [[35]]. CÕest au moment o il expose ces trois lois quÕil Žvoque lÕexpression de Ē gŽographie sociale Č, dont il dŽfinit ainsi, en filigrane, le champ dՎtude.

ƒlisŽe Reclus peut effectivement tre considŽrŽ comme lÕun des crŽateurs de la Ē gŽographie sociale Č. Ē GŽographie sociale Č, tel devait dÕailleurs bien tre le titre de LÕHomme et la Terre. Savoir si Reclus fut rŽellement lÕinventeur de lÕexpression, comme le suppose par exemple Gary Dunbar [[36]], nÕest pas quÕune curiositŽ de dŽtail. Cette interrogation rŽvle la teneur et lÕenjeu des dŽbats qui ont lieu ˆ la fin du XIXe sicle.

En effet, lՎlaboration ˆ cette Žpoque dÕune nouvelle gŽographie, plus moderne et plus scientifique, pose la question de sa dŽnomination et des orientations quÕelle doit exprimer. Il se dŽroule alors une sorte de bataille conceptuelle en Europe occidentale Ń en France, en Allemagne et en Angleterre principalement Ń dÕautant plus farouche quÕelle sÕeffectue ˆ fleurets mouchetŽs. Elle engage des orientations dŽcisives, enjeu dont sont parfaitement conscients les protagonistes qui multiplient sous-titres ou intitulŽs revendicatifs.

LÕexpression de Ē gŽographie sociale Č semble appara”tre pour la premire fois en 1884 sous la plume de Paul de Rousiers (1857-1934), ˆ propos dՃlisŽe Reclus [[37]]. Elle est reprise par Edmond Demolins (1852-1907) en 1901 et dans diffŽrents articles de la Revue sociale. Ces auteurs Ń de Rousiers, Demolins et dÕautres Ń appartiennent ˆ lՎcole de sociologie inspirŽe par FrŽdŽric Le Play (1806-1882) mais en dissidence avec celui-ci (crŽation de la revue La Science sociale en 1886). Reclus Žtait en contact avec Demolins, mais il Žtait critique sur son approche. Beaucoup de choses sŽparent en effet lՎcole leplaysienne, voisine dÕun catholicisme social plus ou moins rŽformateur, du courant anarchiste incarnŽ par Reclus.

Ce nÕest pas un hasard si, ˆ lÕexpression de Ē gŽographie sociale Č, Vidal de La Blache prŽfre finalement, et pratiquement ˆ la mme pŽriode, celle de Ē gŽographie humaine Č. Ce choix est dŽcisif, car il va sÕimposer. Cette expression de Ē gŽographie humaine Č appara”t peu aprs. On la doit au gŽographe Louis Raveneau (1865-1937), normalien agrŽgŽ, secrŽtaire des Annales de GŽographie ˆ partir de 1898, qui est lÕun des premiers ˆ lÕemployer, en 1892, ˆ propos de lÕAnthropogeographie de Ratzel dont il est lÕintroducteur en France [[38]]. On voit donc rŽappara”tre Ratzel, argument de poids, et on devine que derrire les rŽfŽrences et les lŽgitimitŽs se poursuivent des oppositions idŽologiques.

Face ˆ Ē la mŽchante critique de lÕAnthropogeographie et de la gŽographie humaine que les sociologues de lՎcole de Durkheim sont en train de faire Č, et qui vise Žgalement les gŽographes de lՎcole vidalienne, Paul Vidal de La Blache se sent, dÕaprs Paul Claval, poussŽ ˆ rŽagir pour dŽfendre la Ē gŽographie humaine Č (1902, 1903) [[39]]. LÕexpression est progressivement et officiellement promue au dŽbut du XXe sicle par tous les Vidaliens et les autres gŽographes (Jules Sion, Jean Brunhes, Lucien Gallois, Albert DemangeonÉ).

Le terme dÕĒ humaine Č est plus neutre, plus doux, Ē politiquement correct Č comme on dirait aujourdÕhui. Cette question nÕest pas anecdotique, elle est essentielle, encore de nos jours. Car derrire les intitulŽs sÕabrite toujours une vision du monde. LÕadoption de lÕexpression Ē gŽographie humaine Č nÕest pas seulement une substitution de lÕexpression antŽrieure de Ē gŽographie politique Č comme le souligne Marie-Claire Robic [[40]]. CÕest aussi une prŽvention contre le succs Žventuel de lÕexpression trop sulfureuse de Ē gŽographie sociale Č, ˆ une Žpoque o, comme parfois de nos jours encore, Ē social Č Žquivaut presque ˆ Ē socialiste Č.

8. Naturalisation du gŽographique : Vidal et Ratzel versus Reclus

Le choix de Vidal en faveur de lÕexpression Ē gŽographie humaine Č est donc trs clair. Il relve Žgalement dÕun autre domaine, celui qui prend en considŽration les rapports entre lÕhumanitŽ et la nature, et qui appara”t nettement dans son autre opus magnum, les Principes de gŽographie humaine. Cet ouvrage, qui date de 1922 et qui est posthume, constitue une reprise dÕarticles dŽjˆ publiŽs en 1917-1918, ainsi que dÕidŽes exprimŽes auparavant.

Ds lÕintroduction Vidal y Žcrit : Ē La gŽographie humaine est une des branches qui ont rŽcemment poussŽ sur le vieux tronc de la gŽographie. [É Elle] ne sÕoppose donc pas ˆ une gŽographie dÕo lՎlŽment humain serait exclu ; il nÕen a existŽ de telle que dans lÕesprit de quelques spŽcialistes exclusifs. Mais elle apporte une conception nouvelle des rapports entre la terre et lÕhomme, conception suggŽrŽe par une connaissance des lois physiques qui rŽgissent notre sphre et des relations entre les tres vivants qui la peuplent Č (p. 4).

On pourrait superficiellement croire que cette vision de Vidal est trs proche de celle de Reclus. Aprs tout, ƒlisŽe sÕintŽressait aussi aux rapports entre lÕhomme et la terre. Mais Vidal met lÕaccent sur les Ē lois physiques Č dont la connaissance permet dՎlaborer la conception nouvelle de la gŽographie humaine. SÕil ne tombe jamais dans les excs du dŽterminisme, son propos nÕen est parfois pas trs ŽloignŽ. Et, surtout, il ramne les hommes ˆ lՎchelle et ˆ lÕentitŽ dÕĒ tres vivants Č, un peu comme des superanimaux. Il considre les relations humaines comme Žtant essentiellement des relations entre tres vivants.

Pas de politique, peu de sociologie, pas dÕanalyse des rapports de force sociaux. CÕest une approche typiquement biologique, biologisante, organiciste. On la retrouve constamment dans lÕĻuvre de Vidal, surtout dans ses passages sur les races, les ethnies, les rapports entre groupements et milieux. Dans le chapitre des Principes de gŽographie humaine o il traite de ceux-ci, il commence significativement par Žtudier lÕadaptation des plantes au milieu pour traiter ensuite celle des hommes. Il y reprend dÕailleurs le concept germanique de Waitz et de Ratzel sur les Naturvšlker.

Certes, une telle approche est frŽquente ˆ cette Žpoque. Certes, pour Vidal comme pour Reclus, le progrs et la civilisation correspondent ˆ lÕeffort de lÕhomme pour se dŽgager des contraintes du milieu naturel et physique. Lˆ encore, on observe une convergence entre les deux gŽographes. Si Reclus prend davantage en compte la protection de lÕenvironnement, Vidal nÕoublie pas non plus cette question. LÕidŽe dÕharmonie intime entre lÕhomme et la terre que Reclus tire de Von Humboldt ou de Ritter, Vidal la reprend aussi, de faon plus systŽmatique.

Mais Vidal considre lÕhomme sous lÕangle biologique, comme un animal ŽvoluŽ, et organique, ˆ lÕintŽrieur dÕun tout. Ce tout, cÕest Ē le principe de lÕunitŽ terrestre et la notion de milieu Č (p. 5). Vidal souligne quÕon doit ce principe ˆ Ratzel : Ē De plus en plus, on sÕest ŽlevŽ ˆ la notion de faits gŽnŽraux liŽs ˆ lÕorganisme terrestre. CÕest avec raison que Fr. Ratzel insiste sur cette conception dont il fait la pierre dÕangle de son Anthropogeographie [1891]. Les faits de gŽographie humaine se rattachent ˆ un ensemble terrestre et ne sont explicables que par lui. Ils sont en rapport avec le milieu que crŽe, dans chaque partie de la terre, la combinaison des conditions physiques Č. On croirait lire un manifeste en faveur de lՎcologie et de lՎcologismeÉ Mais nous nÕen sommes pas loin puisque Friedrich Ratzel est lՎlve dÕErnst Haeckel (1834-1919), le crŽateur du terme Žcologie en 1860.

Pour Ratzel, lÕhomme fait partie de la nature et il en est profondŽment dŽpendant. Mais il sait aussi lÕexploiter en fonction de sa volontŽ et de sa capacitŽ. DÕo la distinction, chez Ratzel, des peuples en Naturvšlker et Kulturvšlker selon les niveaux de dŽveloppement et les types dÕoccupation spatiale. Les premiers sont trs attachŽs ˆ leur Lebensraum mais sÕy retrouvent confinŽs par leur niveau limitŽ de dŽveloppement et ils morcellent trop leur territoire. Les seconds, aidŽs par le dŽveloppement technique et lÕaugmentation des Žchanges, dŽveloppent plus rationnellement et plus systŽmatiquement leur territoire, dÕo la formation dÕun intŽrt commun et du sentiment national. La multiplication des Žchanges centrŽs sur les villes conduit enfin ˆ un regroupement de rŽgions et donc ˆ la formation des ƒtats. Les rŽgions gardent nŽanmoins leurs potentialitŽs naturelles dans cet ensemble plus vaste.

Pour Vidal, Ē la Nature propose, lÕHomme dispose Č. LÕadaptation humaine est liŽe au niveau de dŽveloppement, au genre de vie. Vidal reprend mme la notion de Naturvšlker. Avec lՎlŽvation du niveau de dŽveloppement et lÕaugmentation des Žchanges, les sociŽtŽs dŽpassent leur cadre naturel, leur rŽgion dÕorigine, croissent en fonction de leurs potentialitŽs et deviennent dŽpendantes les unes des autres. Les villes qui se dŽveloppent en consŽquence jouent un r™le fondamental dans le commandement du territoire. Vidal ne rŽpudie pas la Ē rŽgion naturelle Č quÕil considre comme un Ē stade primitif Č [[41]]. La dŽpendance rŽgionale est, comme chez Ratzel, ˆ lÕorigine de la formation dÕun sentiment national, puis de lՃtat. LՃtat trouve sa cohŽrence dans lÕharmonie des rŽgions et dans lÕunitŽ culturelle des hommes.

Ratzel introduit une coupure ŽpistŽmologique importante dans la gŽographie allemande puisquÕil cherche ˆ justifier scientifiquement la politique de lՃtat, en lÕoccurrence celle de lÕAllemagne. Il rompt avec la figure alors principale dÕAlfred Hettner qui pr™nait le dŽcoupage thŽorique des rŽgions (LŠnderkunde) et Ē excluait toute focalisation, mme ÓscientifiqueÓ, sur les relations entre sa discipline et le pouvoir Žtatique Č [[42]].

Reclus nÕest pas exempt de tendances biologisantes, voire organicistes. Mais chez Reclus, lÕorganicisme est plus une figure de style, une utilisation de la mŽtaphore, quÕune prise de position sur le fond. Sa gŽographie, de naturaliste puis dÕhumaine devient clairement, ˆ la fin de sa vie et ˆ lÕapogŽe de sa rŽflexion, Ē sociale Č tout simplement et tout nettement comme on lÕa vu. La dialectique reclusienne du milieu-espace et du milieu-temps se distingue de lÕapproche vidalienne Ē milieu et genre de vie Č. Elle semble beaucoup plus pertinente, beaucoup plus riche.

La conception de lÕunitŽ terrestre quÕaffirment Reclus ou Vidal est largement ŽtayŽe par les dŽcouvertes scientifiques qui insistent sur les interactions des phŽnomnes physiques ˆ toutes les Žchelles, celle du globe compris (tectonique des plaques, thŽorie des climats, etc.). Mais si lÕanalyse en reste ˆ ce niveau, elle peut facilement et logiquement glisser vers des explications dŽterministes du monde, pire encore, elle peut justifier des politiques au nom de ce dŽterminisme.

CÕest dÕailleurs ce qui sÕest passŽ. NÕoublions pas que Ratzel, avec sa conception organiciste de lՃtat liŽ au sol, de la lutte biologique pour le Lebensraum, etc., est lÕun des inspirateurs de lՎcole allemande de Geopolitik qui fit cause commune avec le national-socialisme germanique, via Rudolph Kjellen (1846-1922) ou Karl Haushofer (1869-1946). Quoi que cherchent ˆ en dire certains gŽographes, le patriote pangermaniste, le colonialiste, le national-conservateur et le fidle du culte ŽvangŽlique Friedrich Ratzel fut bien lÕinitiateur fondamental du soubassement conceptuel puis pratique des politiques expansionnistes nazies, mme sÕil se distingua en rejetant explicitement les thŽories racialistes de Chamberlain ou de Gobineau pour prŽfŽrer une thŽorie des diffŽrences de niveau de civilisation.

Ė cet Žgard, lÕanalyse prŽcise du gŽographe amŽricain Mark Bassin reste tout ˆ fait valable : Ē MalgrŽ les rŽserves de plus en plus grandes de Ratzel ˆ lՎgard de certains aspects des thŽories de Darwin et son rejet ouvert, dans ses Ļuvres de maturitŽ, des tendances contemporaines social-darwinistes plus brutales, sa logique et son argumentation ont toujours tirŽ une grande part de leur inspiration de ces enseignements. Dans toute sa carrire, il pr™na bruyamment lÕunitŽ essentielle de toute vie organique sur la terre, et en conclut que, ˆ cause de cela, la sociŽtŽ humaine peut prŽcisŽment tre comprise dans les mmes termes et par les mmes lois que celles qui gouvernent le monde naturel. Dans cet esprit, son but Žtait de crŽer une ÓscienceÓ de gŽographie politique en parallle ˆ la gŽographie physique, et sa thŽorie de lÕexpansionnisme, fondŽe sur le concept central de Lebensraum, dŽriva initialement dÕune approche biogŽographique du monde organique non-humain Č [[43]].

9. LÕexemple de lÕurbain

La naturalisation de lÕhumain et du fait gŽographique humain conduit logiquement Vidal ˆ nŽgliger tous les faits qui paraissent trop artificiels, ˆ commencer par les villes. Car quÕest-ce qui semble le plus ŽloignŽ de la nature et le plus artificiellement humain sinon lÕurbain ?

Le dŽdain de Vidal pour lÕurbain ne sÕexplique pas seulement par le caractre fortement rural de la France ˆ son Žpoque. LÕapproche naturalisante, biologisante et ruralisante de la gŽographie de la fin du XIXe et du dŽbut du XXe sicle, rŽpugne ˆ sÕy intŽresser de prs, et vŽritablement. Du moins avant lՎmergence de lՎcole dite de Chicago dans les annŽes 1920 et 1930 (Park, Burgess, etc.), laquelle constitue dÕailleurs une tentative de naturaliser le phŽnomne urbain ainsi que son analyse.

Bien sžr, personne ˆ lՎpoque de Reclus ne nie le fait urbain. Vidal souligne bien son caractre. Il Žcrit mme : Ē LÕorigine des villes, si loin quÕil faille remonter, est un fait essentiellement historique Č (p. 290). Nous y voilˆ donc. Car prŽcisŽment pour cette raison, artificialitŽ et histoire, que Vidal et, ˆ sa suite, lՎcole dite vidalienne ne sont pas trs ˆ lÕaise avec le phŽnomne urbain. Emmanuel de Martonne (1873-1955), gendre et disciple de Vidal le reconna”t trs clairement dans son Ē Avertissement Č aux Principes de gŽographie humaine : Ē Nous nÕavons pu dŽgager sur ce sujet [= les villes] que quelques pages, sorte dÕintroduction ou de sommaire Č (p. VI). RŽsultat : sur les quelques trois cent trente pages des fameux Principes de gŽographie humaine, Vidal nÕen consacre que cinq (plus une carte) ˆ la ville !

ConformŽment ˆ son proche de gŽographie sociale et de gŽohistoire, ƒlisŽe Reclus est par contre plus prolixe sur lÕurbain [[44]]. Il est de surcro”t plus intŽressant, surtout dans son chapitre II du quatrime et dernier livre de LÕHomme et la Terre. Il y fait notamment le lien entre la ville et le politique, souligne lÕambivalence ˆ la fois positive et nŽgative de lÕurbanisation (lÕexode des campagnes, lÕentassement dans les villes mais aussi les progrs de lÕhygine, lÕapport culturel et civilisateur des villes), rattache lÕensemble des problmes dŽmographiques et urbanistiques ˆ la question sociale. ƒlisŽe Reclus se montre encore novateur en annonant, une trentaine dÕannŽes auparavant, la thŽorie des places centrales de Walter Christaller (1893-1969) ˆ la suite dÕune analyse sur la logique de la rŽpartition des villes.

10. Une autre Ē gŽopolitique Č

Tandis que Reclus cultive finalement une gŽographie gŽnŽrale ˆ travers des prismes rŽgionaux, Vidal fonde une gŽographie rŽgionale considŽrŽe comme le nec plus ultra de la gŽographie gŽnŽrale. De surcro”t, son approche repose sur une description des paysages et sur une explication par les genres de vie, essentiellement ruraux. Elle traite moins de lÕurbanisation ou de lÕindustrialisation, et peu de la colonisation.

Chez Vidal et Ratzel se dŽgage une logique ascendante de rŽgions naturelles conduisant ˆ la nation puis ˆ lՃtat. De ce point de vue gŽopolitique, peu importe, ˆ la limite, quel est le degrŽ de dŽterminisme qui est affirmŽ, assurŽment plus fort chez Ratzel que chez Vidal, puisque la logique naturaliste est tracŽe. Peu importe Žgalement si Ratzel a privilŽgiŽ une gŽographie plus gŽnŽrale, et les Vidaliens une gŽographie plus rŽgionale. Ce repositionnement Žclaire dÕun jour nouveau le dŽbat sur le dŽterminisme ratzŽlien et le possibilisme vidalien, fausse opposition qui est de surcro”t lŽgrement entachŽe par le caractre postŽrieur de lÕexpression Ē possibilisme Č forgŽe par Lucien Febvre (1878-1956).

NŽanmoins, lÕidŽe de Ratzel selon laquelle lՃtat na”t de faon ascendante dÕun sol et dÕun regroupement progressif dÕimplantations humaines ne peut que heurter lÕhistorien progressiste Febvre ou le gŽographe anarchiste Reclus. Ceux-lˆ savent au contraire que la constitution des ƒtats-nations sÕest faite dans la pure violence historique de faon descendante : r™le des monarchies absolues, des sanctifications ecclŽsiales du pouvoir, jeu des hŽritages et des mariages, des guerres de succession et des conqutes. La dŽmocratie nÕest venue quÕaprsÉ

Les divergences entre Ratzel et par consŽquent Vidal, dÕune part, et Reclus, dÕautre part, sont donc flagrantes. Reclus, lui aussi, a lu Ratzel. Mais son approche est totalement diffŽrente. Yves Lacoste souligne que Ē les raisonnements de Reclus ont sur ceux de Ratzel lÕincontestable supŽrioritŽ scientifique et politique de faire une grande place aux contradictions de classe ˆ lÕintŽrieur de chaque formation politique, alors que les conceptions du gŽographe allemand nÕen tiennent aucun compte afin de pouvoir raisonner en termes dÕentitŽs quasi mŽtaphysiques : les peuples. IdentifiŽs aux ƒtats qui les dirigent, ils seraient chacun prŽtendument animŽs dÕinŽgales aptitudes morales ˆ dominer lÕespace Č [[45]].

Sur la question des frontires, essentielle, Ratzel et Reclus dŽveloppent des analyses qui sont situŽes aux antipodes. Pour Ratzel, Ē les barrires naturelles dŽterminent les frontires naturelles Č [[46]]. Pour Reclus, qui parle de Ē frontire dite naturelle Č, Ē le cas des ”les mis ˆ part, toutes les bornes plantŽes entre les nations sont des Ļuvres de lÕhomme (É) Č [[47]]. Le mme cas, les Alpes, qui est choisi pour illustrer leur propos, est traitŽ de faon radicalement diffŽrente. Ratzel prŽsente la ligne de crte alpine comme Ē lÕutilisation politique dÕune diffŽrenciation naturelle Č. Reclus insiste sur les fortins militaires situŽs en contrebas, et qui cantonnent des montagnards communiquant autrefois librement des deux c™tŽs du col et parlant souvent la mme langue.

La nature Žtant en dŽfinitive un milieu changeant, la population un espace mouvant, les frontires sont donc des obstacles totalement artificiels. CÕest dÕailleurs ˆ partir de la question du peuplement, et donc de la libertŽ de circuler et dÕhabiter librement, que Reclus aborde la fameuse question des Ē frontires naturelles Č et quÕil en dresse un fŽroce rŽquisitoire dans LÕHomme et la Terre.

LÕensemble de son Ļuvre fourmille dÕailleurs dÕexplications quant ˆ lÕabsurditŽ des frontires, y compris celles qui sont Ē dites naturelles Č. Selon Reclus, Ē toutes ces frontires ne sont que des lignes artificielles imposŽes par la violence, la guerre, lÕastuce des rois et sanctionnŽes par la couardise des peuples. (É) Quant aux frontires dites naturelles, celles qui reposent sur le relief du sol, on les comprend ˆ la rigueur : mais mme elles nÕont pas plus que les prŽcŽdentes le droit de former obstacle entre les populations, et nÕont pas non plus le droit de servir de fondement ˆ lÕorganisation de la sociŽtŽ. Il nÕy a pas de frontire naturelle ; lÕOcŽan mme ne sŽpare plus les pays Č [[48]].

Il est certain que le contexte de la rivalitŽ franco-allemande de lՎpoque avec, notamment, la question de lÕAlsace-Lorraine, ait freinŽ Vidal dans une interprŽtation trop dŽterministe, trop proche de Ratzel et de la Geopolitik. Mais des deux c™tŽs on observe une trs forte naturalisation du politique, qui se rŽpercute notamment dans la question rŽgionale, via lÕenracinement et lÕidentitŽ des habitants. Le fait de considŽrer, chez Vidal, que les rŽgions sont des Ē individualitŽs gŽographiques Č ou, mieux encore, des Ē personnalitŽs Č, nÕest rien dÕautre quÕune naturalisation anthropomorphe qui nÕa rien ˆ envier ˆ lÕapproche de Ratzel.

11. Naturalisation du rŽgional : Vidal et Ratzel versus Reclus

Certes, le gŽographe franais est moins systŽmatique que son collgue allemand dans sa construction ascendante de lՃtat du local au national. On a dÕailleurs souvent lÕimpression quÕentre la rŽgion et le monde, les espaces intermŽdiaires entrent dans une autre logique chez Vidal. CÕest dans ce sens que va une remarque de Pierre George : Ē La gŽographie ÓvidalienneÓ est sous-tendue par deux termes opposŽs : le pays ou la rŽgion, cÕest-ˆ-dire lÕunitŽ de base o se rŽalise lՎquilibre entre les forces naturelles et lÕaction humaine, et lÕunivers dont toute unitŽ territoriale, quelle que soit sa dimension, sa localisation et ses formes dÕoccupation est partie intŽgrante, donc mlŽe ˆ des effets de combinaison dÕordre zonal ou planŽtaire Č [[49]].

La rŽgion appara”t comme quelque chose de trs spontanŽ chez Vidal : Ē Si des groupements rŽgionaux doivent sÕinspirer de ces besoins, il est clair que le problme ne consiste pas ˆ rŽunir des dŽpartements, par trois ou quatre, dans une marqueterie ˆ peu prs symŽtrique. CÕest de biologie et non de mŽcanique quÕil sÕagit. Il faut aller ˆ la rencontre de la vie, lˆ o elle se manifeste, se guider sur elle, soit pour entretenir le foyer, soit pour lÕallumer en rassemblant les Žtincelles Žparses. En dÕautres termes, les seuls groupements viables sont ceux sont dŽjˆ les linŽaments existent, au moins en puissance, ceux dont lÕesquisse a ŽtŽ prŽparŽe par un concours spontanŽ dÕinitiatives Č [[50]]. Il y a une certaine ambigu•tŽ dans cette approche : la biologie est-elle une sociologie qui nÕose pas dire son nom, ou bien un organicisme dŽclarŽ ? La vie, considŽrŽe comme principe actif, est-elle de source humaine ou bien dŽterminŽe par la nature ?

Vidal va non seulement approfondir le point de vue naturaliste-personnaliste de la rŽgion mais il va aussi le faire circuler politiquement. Ce qui nÕexclut pas une inflexion de sa pensŽe. Tandis que Ratzel sÕattache au commerce et ˆ la colonisation, surtout agraire, dans une optique dÕexpansionnisme, Vidal, ˆ la fin de sa vie, attache plus dÕimportance aux villes et ˆ lÕindustrie : Ē LÕidŽe rŽgionale est sous sa forme moderne une conception de lÕindustrie ; elle sÕassocie ˆ celles de mŽtropoles industrielles Č [[51]].

LÕapproche vidalienne est donc un mŽlange dÕexplication ascendante de la rŽgion comme approche gŽopolitique et dÕun possibilisme assouplissant les excs dÕun dŽterminisme gŽographique trop strict, tout en gardant un caractre naturel, biologique, prononcŽ, ˆ la limite du vitalisme. Sa vision de la rŽgion comme organisme social sÕinspire aussi des principes lamarckiens [[52]].

Les convergences entre Ratzel et Vidal semblent donc flagrantes. Vidal reconna”t dÕailleurs sՐtre inspirŽ des Žcrits, lŽgrement antŽrieurs, de Ratzel. Le degrŽ dÕinfluence de Ratzel sur Vidal et sur Brunhes fait toutefois lÕobjet dÕun dŽbat qui rebondit rŽgulirement. Ė la suite de Camille Vallaux (1870-1945), Paul Claval et Jean-Pierre Nardy ont mis lÕaccent sur lÕimportance de cette influence [[53]]. Plus tard, dÕautres gŽographes ont poursuivi cette idŽe, comme Guy Mercier [[54]] ou AndrŽ-Louis Sanguin [[55]]. Mariel Jean-Brunhes Delamarre a, au contraire, cherchŽ ˆ souligner lÕoriginalitŽ du disciple de Vidal [[56]]. Pierre Riquet affirme, quant ˆ lui, que mettre lÕimportance du dŽterminisme naturel dans la gŽographie franaise sur le compte de Ratzel est Ē injuste [É] et inexact Č [[57]].

QuÕen est-il ? LÕapport de Friedrich Ratzel ˆ la gŽographie est soulignŽ ds le premier numŽro des vidaliennes Annales de GŽographie (1897), sous la plume de Louis Raveneau (cf. supra). Tandis quՃmile Durkheim (1858-1917), le tŽnor de la sociologie en France, critique la Politische Geographie de Ratzel (1897) dans LÕAnnŽe sociologique (1898), Vidal se montre, toujours dans les Annales (1899), positif et peu virulent ˆ lՎgard de cet ouvrage, contrairement ˆ ce que prŽtend Yves Lacoste [[58]]. Il y est mme trs favorable, comme on peut le constater ˆ la lecture des documents et comme le remarquent fort justement AndrŽ-Louis Sanguin, Numa Broc ou Jean-Baptiste Arrault. Numa Broc, globalement, souligne quÕĒ il est difficile dÕimaginer ce quÕauraient pu tre les Ļuvres de Vidal de La Blache ou de Brunhes si elles nÕavaient pas ŽtŽ fŽcondŽes par la pensŽe du ma”tre de Leipzig [= Ratzel] Č [[59]].

Le fin mot appartient ˆ Vidal lui-mme qui, dans une note nŽcrologique des Annales rendant Ē hommage au gŽographe Žminent qui vient de dispara”tre : M. Friedrich Ratzel Č, Žcrit : Ē LÕoccasion se prŽsentera certainement de revenir sur les vues gŽnŽrales qui se dŽgagent de cette Ļuvre. Elles nÕont pas encore produit tous les effets quÕon est en droit dÕen attendre, et elles continueront sans doute, aprs la mort du ma”tre, ˆ sÕimposer aux mŽditations des gŽographes. Elles se lient ˆ une Žvolution de la gŽographie qui, nous en avons la ferme confiance, suivra son cours. RŽtablir dans la gŽographie lՎlŽment humain, dont les titres semblaient oubliŽs, et reconstituer lÕunitŽ de la science gŽographique sur la base de la nature et de la vie, tel est sommairement le plan de son Ļuvre Č [[60]].

On voit bien lˆ lÕimportance que Vidal accorde ˆ Ratzel, et toute lÕambigu•tŽ de son projet gŽographique : injecter de lÕhumain au sein dÕune gŽographie trop physique, mais le faire afin de naturaliser lÕhumain, le Ē biologiser Č et, au passage, le Ē scientifiser Č. Jean Brunhes, en bon collgue de Vidal, va faire la part belle ˆ Ratzel dans son Ļuvre, et dans lÕouvrage mme o il Žcarte prestement Reclus.

Numa Broc estime finalement que Ē lÕinfluence de Ratzel sur Brunhes a ŽtŽ directe et immŽdiate, mme si le Franais sÕest efforcŽ dÕassouplir le ÓdŽterminisme politico-gŽographiqueÓ du ma”tre de Leipzig. [É] Pour Vidal de La Blache, lÕinfluence germanique a ŽtŽ beaucoup plus diffuse [É] Č [[61]]. Mme si Lucien Febvre sÕattacha ˆ la minimiser, cette influence fut patente.

Par contre, on retiendra que, dans les Principes de gŽographie humaine, Vidal ne fait jamais rŽfŽrence ˆ Reclus, alors quÕil cite abondamment les Grecs, Ritter, Ratzel et Haeckel.

QuÕen conclure ? Il ne sÕagit pas dÕune question acadŽmique Žtroite. En effet, compte tenu de lÕimportance des gŽographes en question dans lÕinstitution et dans la propagation des idŽes, compte tenu de lÕimportance mme de la question sur le rapport entre le politique et la gŽographie, tout ce qui est admis par le tandem Vidal-Brunhes devint ipso facto fondamental. Et durable.

Cette importance est dÕailleurs prouvŽe a contrario par lÕinsuccs des autres approches. Car tous ceux qui vont sՎcarter des postulats Žtablis par lՎcole vidalienne ont ŽtŽ marginalisŽs, ou bien leur pensŽe fut dŽformŽe. Ē CÕest ainsi que la gŽographie politique dÕun Jacques Ancel (1879-1943) ou dÕun AndrŽ Siegfried (1875-1959) ne fut gure prise en compte par la corporation Č [[62]]. On peut y ajouter un Camille Vallaux dont le travail Ē est une rŽaction contre le dŽterminisme de Politische Geographie Č [[63]]. Signalons aussi que le libre-penseur et matŽrialiste Vallaux [[64]] utilise lÕexpression de Ē gŽographie sociale Č pour intituler ses deux ouvrages sur la question, GŽographie sociale : la Mer (1908) et GŽographie sociale : le Sol et lՃtat (1911). Quant ˆ Reclus, la corporation des gŽographes nÕen parle presque plus ˆ cette ŽpoqueÉ

Comme lÕa remarquŽ Vincent Berdoulay, les analyses de Reclus sÕaffrontaient trop ˆ lÕordre Žtabli tandis que celles de Vidal sÕaccordaient bien au nouveau rŽgime de la IIIe RŽpublique [[65]]. Davantage encore, le rŽpublicain versaillais Vidal y poursuivait ses prŽoccupations et, parmi elles, une certaine conception du politique et de la rŽgion.

12. ƒcologie et gŽographie

Peut-on considŽrer ƒlisŽe Reclus comme un Žcologue et non plus comme un gŽographe ? Ou comme un Žcologiste avant lÕheure ? Yves Lacoste et BŽatrice Giblin ont avancŽ avec prudence sur ce second point, en maniant la forme interrogative. John Clark ou Jean-Paul DelŽage sont en revanche affirmatifs [[66]]. Cela suscite un dŽbat auquel jÕai essayŽ dÕapporter des ŽlŽments, sur lesquels je ne reviendrai pas en dŽtail ici [[67]].

La problŽmatique de la nature dans ses rapports avec lÕhumanitŽ est au cĻur de lՎpistŽmologie gŽographique Ń mme si la dŽnaturalisation de certaines thŽmatiques en ce qui concerne lՎconomie, la politique ou lÕurbanisme peut faire croire ˆ un Žloignement. On pourrait mme dire au cĻur de son ontologie. Que ce soit dans sa dŽnomination grecque de geographein ou sinisŽe de diri, cÕest ˆ chaque fois lÕangle terrestre qui prime sur lequel Žcrivent les hommes et les femmes Ń Žcrire dans tous les sens du terme : dŽcrire ou inscrire, raconter ou expliquer.

Mais avec les tournants ŽpistŽmologiques successifs dans lÕhistoire des sciences, et singulirement ceux qui oprent ˆ partir de la fin du XIXe sicle, la gŽographie nÕest plus la seule discipline scientifique ˆ apprŽhender la nature et la thŽmatique de lÕinterface nature-sociŽtŽ. Ds son origine, lՎcologie, telle quÕelle a ŽtŽ formulŽe par le savant Ernst Haeckel (1834-1919), autre contemporain de Reclus, Vidal ou Ratzel, ˆ la fin du XIXe sicle, sÕest construite dans cette perspective [[68]].

Dans sa construction, elle sÕest fatalement confrontŽe avec la gŽographie, soit en opposition, soit en fusion, voire Ń on peut mme le dire Ń en confusion [[69]]. Il faut citer ˆ nouveau Friedrich Ratzel, Žlve et disciple du social-darwinien Haeckel, et Paul Vidal de La Blache qui Žvoque Ē lՎcologie Č comme Ē science du milieu local Č. On pense Žgalement ˆ la fameuse dŽclaration Barrows de 1923, lorsque le prŽsident de lÕAssociation of American Geographers, Harlan H. Barrows (1877-1960), considre la Ē geography as human ecology Č [[70]].

La science gŽographique et la science Žcologique ont toujours entretenu des relations ŽpistŽmologiques et, via leurs savants, des relations sociales. On lÕoublie trop souvent chez les gŽographes ainsi que chez les Žcologues ou les Žcologistes. Ces amnŽsies relatives, qui oprent en parallle chez les uns et les autres, sont alimentŽes par lÕauto-sŽlection des ŽvŽnements que font les historiens de lՎcologie : non seulement ˆ propos des rapports avec la gŽographie, qui a mauvaise presse auprs des Žcologues-Žcologistes avec son image dÕĒ amŽnageur Č, traduite en Ē dŽmŽnageur-destructeur Č, mais aussi vis-ˆ-vis de certaines figures ou de certains thmes encombrants de lՎcologie comme le personnage de Haeckel et ces philosophies aux aspects discutables que sont le monisme, lÕorganicisme ou le vitalisme.

Sous prŽtexte de dŽcouvrir ou de redŽcouvrir lÕacuitŽ des questions environnementales depuis une vingtaine dÕannŽes au moins, certains gŽographes nÕhŽsitent pas ˆ affirmer que lÕintŽrt de la gŽographie pour lՎcologie est nouveau. Ė cet Žgard, Donald MacTaggart laisse la porte ouverte aux mŽsinterprŽtations en dŽclarant que Ē depuis peu, on assiste ˆ la naissance dÕun autre courant critique de cette gŽographie positiviste : lՎcologie Č [[71]]. Ce Ē depuis peu Č pose problme, au moins sur le plan de la thŽmatiqueÉ Quant ˆ Matthew Gandy, qui remarque Ē a growing awarenes in geography of the engagement between postmodern ideas and environmental issue Č , il se trompe, quelques pages plus loin, en ne faisant remonter Ē lՎmergence du mouvement environnementaliste depuis les annŽes 1960 Č quÕaux critiques de Horkheimer et dÕAdorno formulŽes ˆ la fin des annŽes 1940 alors que celles-ci sont beaucoup plus anciennes [[72]].

LÕoubli de la rŽflexion que les gŽographes ont portŽ sur les relations nature-sociŽtŽ et sur lՎcologie est encore plus considŽrable chez les non-gŽographes qui proposent une histoire de lՎcologie. Ainsi, Catherine Larrre nÕhŽsite-t-elle pas, encore rŽcemment, ˆ Žcrire ˆ propos de la pŽriode actuelle que Ē la rŽflexion morale sÕest donnŽe un nouvel objet : lÕenvironnement Č, comme si rien nÕavait ŽtŽ dit et pensŽ ˆ ce sujet depuis des dŽcennies, notamment chez les gŽographes [[73]]. Ces ambigu•tŽs ou ces amnŽsies sont permises par une confusion que lÕon trouve frŽquemment entre Žcologie et Žcologisme, entre science et mouvement sociopolitique prŽoccupŽ des questions environnementales, entre heuristique et Žthique.

Une riche quoique tumultueuse et complexe histoire articule gŽographie et Žcologie. Elle reste ˆ Žcrire en dŽtail, notamment en France o paradoxalement, elle est retard, alors quÕelle est, par exemple engagŽe au sein du monde anglo-saxon [[74]] ou en Italie [[75]]. Il est vrai que les problŽmatiques concernant lÕenvironnement se sont modifiŽes depuis quelques dŽcennies, tant du c™tŽ de la gŽographie que de lՎcologie ou dÕautres disciplines scientifiques. Aussi James Proctor a-t-il raison de souligner le nouvel intŽrt quÕont les gŽographes pour la question des Ē Žthiques environnementales Č, objet de dŽbats farouches chez les Žcologistes et les philosophes [[76]]. Mais si lÕexpression est nouvelle, la chose ne lÕest pas, et de tels soucis renvoient en fait ˆ des prŽoccupations philosophiques et scientifiques qui remontent au moins au sicle dernier, aux premiers rangs desquels figure ƒlisŽe Reclus.

13. La nature chez ƒlisŽe Reclus

Reclus est en rupture avec la gŽographie de son temps qui baigne largement et qui, aprs sa mort, baignera encore, dans le dŽterminisme gŽographique. Ė cet Žgard, Lucien Febvre (cf. supra), qui ne cessera de batailler contre ce dŽterminisme, ne manquera pas, dans un ouvrage au titre trs reclusien, de se rŽfŽrer ˆ lÕapport de Reclus dans cette critique, Žvoquant par exemple Ē la GŽographie universelle dՃlisŽe Reclus, cette Providence si souvent reniŽe. Č [[77]]

Certes, Reclus use parfois de quelques dŽterminismes physiques explicites ou implicites mais ses propos lՎloignent franchement du dŽterminisme vulgaire. HŽritant du positionnement scientiste et naturaliste, il est ˆ la recherche de lois qui soient non seulement explicatives mais aussi prospectives - presque dŽterminantes ou, tout du moins, porteuses dÕun dŽterminisme bien compris et ma”trisŽ, quÕon peut appeler, ˆ la suite du contemporain Albert Jacquard, le Ē dŽterminisme relatif Č.

Il exprime ainsi ce souci dans la conclusion de la NGU (1894) : Ē LÕHomme a ses lois comme la Terre. (É) LÕhomme qui contemple et scrute cet univers assiste ˆ lÕĻuvre immense de la crŽation incessante qui commence toujours et ne finit jamais, et, participant lui-mme par lÕampleur de la comprŽhension ˆ lՎternitŽ des choses, il peut arriver, comme Newton, comme Darwin, ˆ les rŽsumer dÕun mot. [É] Le dŽveloppement de lÕhomme est-il en harmonie parfaite avec les lois de la Terre ? Comment change-t-il sous les mille influences du milieu changeant ? Les vibrations sont-elles simultanŽes et de sicle en sicle modifient-elles incessamment leurs accords ? Č [[78]]

En posant la question, Reclus y rŽpond pour le momentÉ par lÕinterrogative. CÕest dire sa prudence, ainsi que la force de sa dialectique dÕinstabilitŽ et de stabilitŽ permanente. Puis, ˆ la fin de sa vie et de son Ļuvre, dans la prŽface de LÕHomme et la Terre (1905), il esquisse une rŽponse, non sans retenue : Ē Certes je savais dÕavance que nulle recherche ne me ferait dŽcouvrir cette loi dÕun progrs humain dont le mirage sŽduisant sÕagite sans cesse ˆ notre horizon, et qui nous fuit et se dissipe pour se reformer encore. (É) Non, mais nous pouvons reconna”tre le lien intime qui rattache la succession des faits humains ˆ lÕaction des forces telluriques : il nous est permis de poursuivre dans le temps chaque pŽriode de la vie des peuples correspondant au changement des milieux, dÕobserver lÕaction combinŽe de la Nature et de lÕHomme lui-mme rŽagissant sur la Terre qui lÕa formŽ. (É) La Ólutte des classesÓ, la recherche de lՎquilibre et la dŽcision souveraine de lÕindividu, tels sont les trois ordres de faits que nous rŽvle lՎtude de la gŽographie sociale et qui, dans le chaos des choses, se montrent assez constants pour quÕon puisse leur donner le nom de ÓloisÓ Č [[79]].

Pour Reclus, comme pour dÕautres, lՐtre humain est insŽparable de la nature puisquÕil en est issu. Mais dans la fameuse phrase Ē lÕhomme est la nature prenant conscience dÕelle-mmeČ, placŽe en Žpigramme de LÕHomme et la Terre, ƒlisŽe Reclus nous montre quÕil ne sÕagit plus seulement de la nature en soi, mais dŽjˆ dÕautre chose. La conscience intervient, la prise de conscience, donc lÕesprit et lÕaction, faite dÕelle-mme, donc en libertŽ et en volontŽ. CÕest un processus, une Žvolution (le participe prŽsent de Ē prenant Č). Autrement dit, ce nÕest plus la nature, cÕest dŽjˆ lÕhumanitŽ. CÕest mme la civilisation, ou, plus exactement, la Ē demi-civilisation puisquÕelle ne profite point ˆ tous Č [[80]].

CÕest enfin lÕhumanitŽ prenant conscience dÕelle-mme en tant que telle, comme le dit Reclus ˆ la fin de LÕHomme et la Terre : Ē AmŽnager les continents, les mers et lÕatmosphre qui nous entoure, Ē cultiver notre jardin Č terrestre, distribuer ˆ nouveau et rŽgler les ambiances pour favoriser chaque vie individuelle de plante, dÕanimal ou dÕhomme, prendre dŽfinitivement conscience de notre humanitŽ solidaire, faisant corps avec la plante elle-mme, embrasser du regard nos origines, notre prŽsent, notre but rapprochŽ, notre idŽal lointain, cÕest en cela que consiste le progrs Č [[81]].

LÕhumanitŽ modifie constamment son environnement, cet environnement modifiŽ exerce ˆ son tour une influence sur elle, et ainsi de suite. Reclus nÕa donc pas une vision statique, conservatrice et fŽtichiste de la nature, conformŽment ˆ deux bin™mes de sa dialectique dŽjˆ ŽvoquŽs : celui du milieu-espace (approche synchronique dÕun systme dÕinteractions complexes) et du milieu-temps (approche diachronique, Žvolutive) ; et celui du progrs et du regrs.

Dans un texte Žcrit une quarantaine dÕannŽes avant LÕHomme et la Terre, ƒlisŽe Reclus prŽcise que Ē devenu la Ē conscience de la terre Č, lÕhomme digne de sa mission assume par cela mme une part de responsabilitŽ dans lÕharmonie et la beautŽ de la nature environnante Č [[82]].

Le thme de lÕharmonie, ou encore de Ē lÕharmonie secrte Č, qui ne dŽparerait pas la philosophie chinoise ou japonaise, revient rŽgulirement dans lÕĻuvre de Reclus. Cette harmonie nÕest pas le statu quo ou lÕimmobilitŽ bŽate, bien au contraire. Reclus est trs clair ˆ ce sujet : Ē Non, lÕaccord qui sՎtablit entre le globe et ses habitants se compose ˆ la fois dÕanalogies et de contrastes ; comme toutes les harmonies des corps organisŽs, il provient de la lutte aussi bien que de lÕunion et ne cesse dÕosciller autour dÕun centre de gravitŽ changeant. Č [[83]]

Comme il le dit lui-mme, ƒlisŽe Reclus trouve cette inspiration dÕune harmonie cosmique dans les gŽographes qui le prŽcdent comme Humbolt, Guyot et, surtout, Carl Ritter [[84]] : Ē LÕidŽe-mre qui inspirait lÕillustre auteur de lÕErdkunde lorsquÕil rŽdigeait ˆ lui seul sa grande encyclopŽdie , le plus beau monument gŽographique des sicles, cÕest que la terre est le corps de lÕhumanitŽ, et que lÕhomme, ˆ son tour, est lՉme de la terre Č [[85]].

14. La nature : la passion de la raison

Mais Reclus va plus loin que cette approche quasi mystique et organiciste. Il insiste sur les Ē travaux de lÕhomme Č et des Ē peuples Č qui, ˆ mesure quÕils se sont Ē dŽveloppŽs en intelligence et en libertŽ Č sont Ē devenus, par la force de lÕassociation, de vŽritables agents gŽologiques [qui] ont transformŽ de diverses manires la surface des continents, changŽ lՎconomie des eaux courantes, modifiŽ les climats eux-mmes Č [[86]].

Dans cette action de transformation, lÕhumanitŽ a une responsabilitŽ dialectique vis-ˆ-vis de la nature, cÕest-ˆ-dire vis-ˆ-vis dÕelle mme puisquÕelle en est issue. Les deux principes qui la guident reposent ˆ la fois sur la raison Ń bien sÕorganiser, bien gŽrer la nature Ń et sur lÕesthŽtique Ń soigner la nature, lÕembellir, donc sÕembellir soi-mme.

Reclus veut que lÕhumanitŽ amŽnage correctement et consciemment son environnement (ce quÕil appelle Ē la nature environnante Č). Le bonheur de lÕhumanitŽ Ē ne sera tenu pour tel quՈ la condition dՐtre partagŽ par tous, de sՐtre fait conscient, raisonnŽ et de comprendre en soi les recherches passionnantes de la science et les joies de la beautŽ antique Č [[87]].

Il rappelle lÕexemple des civilisations passŽes qui se sont anŽanties pour avoir malmenŽ leur milieu. Il alerte ˆ maintes reprises sur le danger que reprŽsentent pour lÕhumanitŽ les diverses destructions de la nature. Il dŽnonce les destructions Žcologiques des forts (parfois qualifiŽes dÕĒ imbŽciles Č), le dŽboisement des Alpes, lՎrosion des sols, lÕavancŽe des dunes, il Žvoque la fragilitŽ des marais, etc. Il sÕappuie notamment sur les travaux prŽcurseurs du gŽographe amŽricain George Perkins Marsh (1801-1882), connu pour son ouvrage Man and Nature, or physical geography as modified by human action (1864) [[88]]. Reclus rŽpugne aux destructions inutiles, inutiles pour la nature car elles menacent son Žquilibre instable, inutiles pour lÕhumanitŽ car elles ruinent son propre milieu, dŽgradent sa sensibilitŽ, attaquent son sens Žthique.

La relation harmonie, beautŽ et poŽsie, sÕopposant ˆ imprudence, laideur, appauvrissement et servilitŽ, appara”t clairement dans le passage suivant. Ē Les dŽveloppements de lÕhumanitŽ se lient de la manire la plus intime avec la nature environnante. Une harmonie secrte sՎtablit entre la terre et les peuples quÕelle nourrit, et quand les sociŽtŽs imprudentes se permettent de porter la main sur ce qui fait la beautŽ de leur domaine, elles finissent toujours par sÕen repentir. Lˆ o le sol sÕest enlaidi, lˆ o toute poŽsie a disparu du paysage, les imaginations sՎteignent, les esprits sÕappauvrissent, la routine et la servilitŽ sÕemparent des ‰mes et les disposent ˆ la torpeur et ˆ la mort. Č [[89]]

La position de Reclus est donc claire. LÕaction de lÕhomme nÕest pas nŽfaste en soi, sa logique nÕest pas seulement morale mais aussi sociale et esthŽtique. Ē Elle peut embellir la Terre, mais elle peut aussi lÕenlaidir ; suivent lՎtat social et les mĻurs de chaque peuple, elle contribue tant™t ˆ dŽgrader la nature, tant™t ˆ la transfigurer. Č [[90]] Ainsi, il ne conteste pas la nŽcessitŽ de lÕamŽnagement navigable de la Loire, par exemple, mais la faon dont celui-ci est rŽalisŽ par lՃtat [[91]]. Il se prononce pour le creusement dÕun tunnel sous le col du Montgenvre pour rapprocher Marseille et Turin.

La raison de la science consciente, combinŽe ˆ lÕesthŽtique et ˆ lՎthique, est appelŽe ˆ la rescousse pour que tout amŽnagement de la terre soit rŽussi. Ē Ma”tres dŽsormais de lÕespace et du temps, les hommes voient donc sÕouvrir devant eux un champ indŽfini dÕacquisitions et de progrs, mais, embarrassŽs encore par les conditions illogiques et contradictoires de leur milieu, ils ne sont point en mesure de procŽder avec science ˆ lÕĻuvre harmonique de lÕamŽlioration pour tous. [É] Dans son essence, le progrs humain consiste ˆ trouver lÕensemble des intŽrts et des volontŽs commun ˆ tous les peuples ; il se confond avec la solidaritŽ. Tout dÕabord, il doit viser ˆ lՎconomie, bien diffŽrent en cela de la nature primitive, qui prodigue les semences de vie avec si Žtonnante abondance. Č [[92]] Autrement dit, ƒlisŽe Reclus plaide pour une Žconomie rationnelle et solidaire, rationnelle parce que solidaire, et solidaire parce que rationnelle. On remarquera cette considŽration forte, et quasi cartŽsienne, sur les hommes Ē ma”tres dŽsormais de lÕespace et du temps Č qui Žloigne ƒlisŽe Reclus de tout raisonnement misanthrope ou rŽducteur tel quÕon peut le trouver dans lՎcologie profonde.

LÕun des objectifs de cette Žconomie rationnelle est de revoir la conception actuelle de la propriŽtŽ. Reclus Žvoque cette question dans un chapitre important du tome final de LÕHomme et la Terre intitulŽ Ē La Culture et la PropriŽtŽ Č. Il est remarquable quÕil aborde ce thme lorsquÕil traite de la gestion des forts, de la richesse de la flore et de la faune, aprs avoir dŽplorŽ le massacre ou lÕextinction de certains animaux sauvages, les dŽg‰ts causŽs par la dŽforestation puis ŽvoquŽ la crŽation de Ē parcs et rŽserves Č. Pour lui, le gaspillage de la nature est liŽ aux conditions socio-Žconomiques du sol et de lÕappropriation foncire. On retrouve sans problme une problŽmatique centrale du socialisme dans cette approche.

LorsquÕil Žcrit sa transition entre ce quÕil appelle la Ē destruction et restruction Č de la surface terrestre, avec ses espces animales et vŽgŽtales, ƒlisŽe Reclus dresse ainsi des constats sans appel : Ē Dans lÕensemble, les hommes ont travaillŽ sans mŽthode ˆ lÕamŽnagement de la Terre. (É) CÕest donc le hasard qui nous gouverne aujourdÕhui. LÕhumanitŽ nÕa pas encore fait lÕinventaire de ses richesses et dŽcidŽ de quelle manire elle doit les distribuer pour quÕelles soient rŽparties au mieux pour la beautŽ, le rendement, lÕhygine des hommes. La science nÕest pas encore intervenue pour Žtablir ˆ grands traits les parts de la surface terrestre qui conviennent au maintien de la parure primitive et celles quÕil importe dÕutiliser diversement, soit pour la production de la nourriture, soit pour les autres ŽlŽments de la fortune publique. Et comment pourrait-on demander ˆ la sociŽtŽ dÕappliquer ainsi les enseignements de la statistique, alors que, devant le propriŽtaire isolŽ, devant lÕindividu qui a le Ē droit dÕuser et dÕabuser Č, elle se dŽclare impuissante ! Č [[93]].

Ce passage est un vŽritable manifeste socialiste. Autrement dit, pour utiliser un vocabulaire contemporain, ƒlisŽe Reclus ne sŽpare pas la question Žcologique de la question Žconomique et sociale, plaant tous ses espoirs dans une science consciente, basŽe sur la rationalitŽ statistique, pour montrer la voie des dŽcisions utiles au progrs humain.

15. La nature : la raison de la passion

LÕharmonie chez Reclus est davantage quÕune idŽe de lÕordre, ou mme de lÕordre naturel, telle que Ē lÕanarchie, la plus haute expression de lÕordre Č comme il lՎcrivait ds 1851 [[94]]. Il y inscrit une dimension dÕintimitŽ, de chaleur, ˆ la fois sentimentale, charnelle, presque Žrotique, dÕaccomplissement de soi. Mieux que lÕordre pour lÕordre, sÕy combine la beautŽ. Celle-ci ne sÕy ajoute pas mais sÕy intgre : ce nÕest pas le Ē plus Č dÕune opŽration mathŽmatique, mais le Ē et Č de la combinaison dialectique.

Cet esthŽtisme traverse, anime toute lÕĻuvre et la gŽographie de Reclus. Il ne relve pas seulement dÕun sentiment de la beautŽ mais aussi de la passion. Certes, le Reclus issu du protestantisme puritain emploie peu le mot de passion, comme sÕil sÕen mŽfiait. Mais ce terme traduit, ˆ mon sens, au mieux le mŽlange de vigueur, dՎnergie, de fougue et de sentiment que lÕon sent souvent chez Reclus.

Paul, fils dՃlie et neveu dՃlisŽe, Žvoque ainsi cet Žpisode significatif du tempŽrament passionnŽ dՃlisŽe pour la nature : Ē ƒlie, sur son lit de mort, lui rappelait leur voyage de Montauban ˆ la MŽditerranŽe en 1849 qui se termina par leur expulsion de la FacultŽ de ThŽologie : ÓQuand nous aperžmes la mer du haut de la montagne de Clape, tu Žtais tellement Žmu que tu me mordis lՎpaule jusquÕau sangÓ. Č [[95]]

Autre exemple, ˆ la fin de ses jours, dans une lettre ˆ son amie Clara Mesnil, ƒlisŽe Reclus Žvoque un moment de ses vingt-six ans, quand il aborda les c™tes de Colombie : Ē Lorsque je fondis en larmes sur un vieux mur de forteresse ruinŽe, au sommet dÕun promontoire que battait le flot de la mer et dÕo je voyais un cirque gracieux de vallŽes remonter vers un amphithŽ‰tre de monts neigeux, je me trouvais seul depuis un mois, promenant de cap en cap, de mer en mer, ma passion de me dŽvelopper en tout sens par la vue, lÕou•e, la comprŽhension des choses et la puissance dÕaimerÉ Č [[96]].

Reclus se sent alors seul, dŽplore quÕil nÕa pas dÕami, regrette que Ē les paysages les plus merveilleux, les sites les plus ravissants ne sont pourtant que des lieux dÕamertume et de tristesse si lÕon est seul ˆ en jouir, si lÕon nÕa pas dÕami auquel on puisse serrer la main, dont on puisse partager la vie [É] Č. Il nÕempche : dans son souvenir de gŽographe sensitif, il a gardŽ en tte avec prŽcision la beautŽ du paysage ainsi que son organisation. On peut se demander si la beautŽ de celui-ci le rend triste ou bien le console. Et le mot de passion est l‰chŽÉ

Dans une lettre ˆ sa femme Clarisse : Ē É toujours fl‰nant, nous sommes arrivŽs au coucher du soleil, dans le plus charmant logis qui se puisse rver. La maison est entourŽe dÕarbres, platanes, frnes, sycomores ; ˆ nos pieds sՎtend un immense amphithŽ‰tre de vallons boisŽs ; plus loin, cÕest une plaine large, vaste, fertile, dominŽe par de grandes montagnes aux contours onduleux : ce sont les sommets dÕEspagne, que le soleil Žclaire le soir et le matin de ses plus tendres regards. Longtemps, accoudŽs ˆ la fentre, nous avons laissŽ nos regards errer sur lÕimmense horizon, nous lÕavons vu sÕeffacer ligne aprs ligne dans lÕobscuritŽ de la nuit et quand tout le paysage a ŽtŽ voilŽ par les tŽnbres, quand la vallŽe ne nous portait plus que par le bruissement de ses eaux courantes et le frŽmissement de son feuillage, alors nous avons tournŽ le regard vers les Žtoiles et vers lÕazur profond et, ˆ voix basse, nous avons parlŽ des joies de la famille. LÕheure du sommeil est venue et jÕai fait des rves dŽlicieux Č [[97]].

Il ne sÕagit pas dÕun bucolisme passif chez Reclus. Car le moindre paysage nÕest jamais dŽconnectŽ de sa dimension sociale, active. Ē La nature est pour beaucoup une grande consolatrice ; mais, comme les villes populeuses, les campagnes et jusquÕaux lieux les plus ŽcartŽs peuvent tre enlaidis par le mauvais gožt et surtout par les brutalitŽs de la prise de possession. Car cÕest lÕhomme qui donne son ‰me ˆ la nature, et, conformŽment ˆ son propre idŽal, il embellit, il divinise la terre, ou bien il la vulgarise, la rend hideuse, grossire, rŽpugnante Č [[98]].

Ce sentiment pour la nature, il sÕexprime totalement chez Reclus quand il Žvoque la montagne. Beaucoup de lecteurs et dÕanalystes nÕont pas manquŽ de souligner combien celle-ci constitue un espace Ē sensible Č Ń au sens plein de ce terme Ń chez ƒlisŽe. DŽbutant lÕun de ses articles par lÕaffirmation quÕĒ il se manifeste depuis quelque temps une vŽritable ferveur dans les sentiments dÕamour qui rattachent les hommes dÕart et de science ˆ la nature Č, Reclus centre rapidement son propos sur la seule Žvocation de la montagne [[99]].

De mme que la montagne est une quintessence de la nature, la marche en montagne est une quintessence de la randonnŽe. Parmi les nombreuses joies quÕelle procure Ń Ē se restaurer dans la libre nature Č, Ē fascination Č, Ē instinct physique Č, Ē beautŽ virginale Č, Ē joie profonde Č, Ē grande voluptŽ physique de respirer un air frais et vif Č, Ē conscience du pŽril, jointe au bonheur de se savoir agile et dispos Č, sÕen trouve une qui est particulirement intense : Ē Quant au plaisir intellectuel quÕoffre lÕascension, et qui du reste est si intimement liŽ avec les joies matŽrielles de lÕescalade, il est dÕautant plus grand que lÕesprit est plus ouvert et quÕon a mieux ŽtudiŽ les divers phŽnomnes de la nature. Č [[100]] La complexitŽ du milieu montagnard stimule donc une curiositŽ gŽographique, donne ˆ lÕindividu le sentiment de sa grandeur par rapport aux ŽlŽments naturels Ń il peut gravir, conquŽrir mme Ń mais aussi de sa petitesse, de son humilitŽ, il nÕest pas grand-chose parmi ces gŽants. En vŽritŽ, il ne sÕagit pas de magnifier ou de rŽduire lՐtre humain mais de rappeler quÕil est une particule de lÕimmense univers. Ici, passion du randonneur et raison du scientifique se combinent ˆ merveille.

Dans LÕHistoire dÕune montagne (1880), Reclus apprŽcie combien lÕhumanitŽ peut difficilement transformer lÕensemble du milieu montagnard, quÕelle est obligŽe de composer et de laisser des espaces quasi vierges. Il doit aussi constater quÕelle peut lancer routes ou tŽlŽphŽriques jusquÕaux plus hauts sommets. Regrettant ce geste quasi sacrilge et inesthŽtique, il nÕen constate pas moins que ces amŽnagements modernes permettent au plus grand nombre dÕaccŽder aux beautŽs de la montagne et au parcours de la terre. Ce passage rŽsume trs bien les contradictions dÕune dŽmocratisation du tourisme que Reclus, ˆ lÕinstar de tant dÕautres, appelle de ses vĻux mais dont il se mŽfie.

Conclusion

La particularitŽ de Reclus est dÕavoir fait vibrer et ressentir une sensibilitŽ trs forte, acquise ds son plus jeune ‰ge, et dÕavoir articulŽ son lyrique amour de la nature avec une vision toute scientifique. On conna”t le passage cŽlbre, dans la prŽface de La Terre, o ƒlisŽe Reclus raconte que, lors de son exil en Irlande (1851), donc ‰gŽ dÕune vingtaine dÕannŽes, il dŽcide de sa vocation de gŽographe ˆ la jouissance de la nature et du paysage sur les bords du Shannon : Ē CÕest lˆ, dans ce site gracieux que naquit en moi lÕidŽe de raconter les phŽnomnes de la Terre Č. ƒlisŽe veut dŽcrire, expliquer, raconter aux autres, donc partager. Son Žlan provient de sa passion intime quÕil souhaite pour les autres, pour la raison et pour lÕamour. Duo incompatible ? Peut-treÉ Tension crŽatrice, assurŽment.

De fait, cette double combinaison, de mme que la constante oscillation entre une tendance naturaliste et une tendance sociologique, cet Žquilibre instable sur le fil du rasoir dÕune dialectique des contraires imbriquŽs, Žchappe ˆ une catŽgorisation trop stricte. Certes, ƒlisŽe Reclus hŽrite, dÕune certaine faon, dÕune double conception de lÕidŽe de Nature : celle des romantiques, et celle des scientifiques issus des Lumires [[101]]. Mais il la dŽpasse, de par ses conceptions socialiste et anarchiste, avec un mŽlange de raison et de passion. Ce dŽpassement constitue une vŽritable innovation pour son Žpoque et qui reste valable pour la n™tre.

Ē LÕhomme, cet "tre raisonnable" qui aime tant ˆ vanter son libre arbitre, ne peut nŽanmoins se rendre indŽpendant des climats et des conditions physiques de la contrŽe quÕil habite. Notre libertŽ, dans nos rapports avec la Terre, consiste ˆ en reconna”tre les lois pour y conformer notre existence Č [[102]]. Voilˆ donc la facette environnementaliste du projet libertaire de Reclus. Car cette conformitŽ ˆ la nature nÕest pas passive, ni oppressive, ni subie. Reclus ajoute quelques lignes plus loin que, Ē aprs avoir ŽtŽ longtemps pour le globe de simples produits ˆ peine conscients, nous devenons des agents de plus en plus actifs dans son histoire. Č

Aprs avoir exposŽ ses trois lois, Reclus conclut LÕHomme et la Terre, et par consŽquent sa Ē trilogie Č, en Žnonant ce quÕil faudrait faire. Il prŽcise le r™le de la gŽographie, notre Ē savoir-penser lÕespace Č contemporain : Ē CÕest dŽjˆ beaucoup de les conna”tre et de pouvoir diriger dÕaprs elles sa propre conduite et sa part dÕaction dans la gŽrance commune de la sociŽtŽ, en harmonie avec les influences du milieu, connues et scrutŽes dŽsormais. CÕest lÕobservation de la Terre qui nous explique les ŽvŽnements de lÕHistoire, et celle-ci nous ramne ˆ son tour vers une Žtude plus approfondie de la plante, vers une solidaritŽ plus consciente de notre individu, ˆ la fois petit et si grand, avec lÕimmense univers. Č [[103]]

Reclus raisonne en termes de progrs et de civilisation. Par ce mot, il entend lÕavancŽe dÕune sociŽtŽ. ConformŽment ˆ son principe de progrs et de regrs, il sait aussi que les civilisations connaissent des phases de rayonnement comme de dŽclin et que, par consŽquent, nulle civilisation nÕest supŽrieure en soi. LÕapproche dՃlisŽe Reclus est donc multiple, et globale, sans compter ses options pŽdagogiques dans lÕenseignement de la gŽographie.

Sa gŽographie est pour son Žpoque dŽcidŽment trop novatrice, trop sociologique, trop historique, trop dŽgagŽe malgrŽ tout du naturalisme, trop engagŽe finalement.

                                                                                                              Ph. P., 9 avril 2006.

philipe.pelletier@univ-lyon2.fr

Bibliographie

Les renvois aux diffŽrents Žcrits dՃlisŽe Reclus sont indiquŽs en note, lors des rŽfŽrences.

Toutes les rŽfŽrences en note nÕont pas ŽtŽ rŽpertoriŽes dans cette bibliographie.

 

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100498 = car. lu [2 :13Ó59] = 239 ¤



[[1]] COLSON Daniel (2005) : Ē Anarchisme et gŽographie chez ƒlisŽe Reclus, une affinitŽ Žlective Č. ƒlisŽe Reclus et nos gŽographies, textes et prŽtextes, colloque international, Lyon, 7-9 septembre 2005.

[[2]] On peut sՎtonner de lÕanalyse de BŽatrice Giblin qui, de nos jours encore, affirme sans ambages que Ē pour Reclus, anarchiste convaincu, lÕoppression commenait ds lÕexistence de toute organisation administrative et politique Č. CÕest bien mal conna”tre lÕhistoire et les principes du socialisme libertaire qui cherche, ds ses origines, ˆ remplacer le gouvernement des hommes par lÕadministration des choses. CÕest, Žgalement, curieusement interprŽter le parcours dÕun Reclus rŽgulirement membre dÕune organisation Ē politique Č (Premire Internationale, La Commune de Paris, la FŽdŽration jurassienneÉ). ƒvidemment, selon cette interprŽtation, lÕanarchie ne peut tre que le chaos. Ė chacun de voir sÕil sÕagit dÕune simple mŽconnaissance ou bien dÕune prise de position politique sous-jacente. GIBLIN BŽatrice (2005) : Ē ƒlisŽe Reclus, un gŽographe dÕexception Č. HŽrodote, 117, p. 11-28, p. 12.

[[3]] CREAGH Ronald (2005) : Ē QuÕest-ce quÕune gŽographie libertaire ? Č. Autour de 1905 : ƒlisŽe Reclus-Paul Vidal de La Blache, le GŽographe, la CitŽ et le Monde, hier et aujourdÕhui, colloque international, Montpellier-PŽzenas, 4-6 juillet.

[[4]] JULLIARD Jacques (1985) : Fernand Pelloutier et les origines du syndicalisme dÕaction directe. Paris, Points-Seuil, 300 p., p. 98-99.

[[5]] Les rapports entre Proudhon et Reclus pourraient faire lÕobjet dÕune recherchŽ fructueuse.

[[6]] Il est donc risquŽ de considŽrer les premiers textes de Reclus Ń comme Ē Voyage ˆ la Sierra Nevada de Sainte-Marthe Č de 1858 et Ē Fragment dÕun voyage ˆ la Nouvelle-OrlŽans Č de 1860 Ń comme des Žcrits imprŽgnŽs dÕanarchisme, alors que les idŽes anarchistes Žtaient en pleine Žlaboration. Certes, dans son fameux texte de Montauban Ē DŽveloppement de la libertŽ dans le Monde Č en 1851, Reclus exprime des positions anarchistes, et il utilise mme le mot Ē anarchie Č dans une expression devenue fameuse : Ē LÕanarchie, la plus haute expression de lÕordre Č, citŽ par Mesnil Jacques (1928) : ƒlisŽe Reclus. ƒdition du Semeur, p. 20-21. Max Nettlau relve ˆ ce propos que Reclus est un prŽcurseur dans lÕemploi positif du mot anarchie, alors mme que Proudhon qui lÕavait lancŽ en 1840 ne lՎcrit pas souvent, ou de faon contradictoire. Mais prŽcisŽment pour cette raison, il importe de souligner que lÕanarchisme restait encore mal dŽfini thŽoriquement et organisationnellement en 1851. Cf NETTLAU Max (1928) : Ē ƒlisŽe Reclus, ses idŽes et son Ļuvre Č, ScienceÉ et conscience, ƒlie et ƒlisŽe Reclus. ƒdition du Semeur, p. 28. Ou encore : (1986) : Histoire de lÕanarchie. Paris, Artefact, 306 p., 79-80. Mais ce texte de Montauban nÕa ŽtŽ publiŽ quÕen 1925 ; il est donc difficile de lui attribuer plus dÕinfluence quÕil nÕen a effectivement eu.

[[7]] MANFREDONIA Gaetano (2005a) : Ē ƒlisŽe Reclus entre insurrectionalisme et Žducationnisme rŽalisateur Č. Autour de 1905 : ƒlisŽe Reclus-Paul Vidal de La Blache, le GŽographe, la CitŽ et le Monde, hier et aujourdÕhui, colloque international, Montpellier-PŽzenas, 4-6 juillet ; (2005b) : Ē ƒvolution ou rŽvolution ? LÕidŽe du changement social chez ƒlisŽe Reclus Č. ƒlisŽe Reclus et nos gŽographies, textes et prŽtextes, colloque international, Lyon, 7-9 septembre 2005.

[[8]] Ē Unis dans les principes, nous nous sommes sŽparŽs trs souvent, presque toujours, sur la question de la rŽalisation des principes. Ils [les frres Reclus] croyaient, comme ils le faisaient encore au moins deux ans avant, dans la possibilitŽ de rŽconcilier les intŽrts de la bourgeoisie avec les revendications lŽgitimes du prolŽtariat Č (1872). Archives Bakounine, vol. I, t. 1, p. 245, fragment de la deuxime partie de La ThŽologie politique de Mazzini.

[[9]] Florence Deprest vient de nous proposer une excellente mise au point sur la question de la colonisation chez Reclus. DEPREST Florence (2005) : Ē Reclus et la colonisation de lÕAlgŽrie Č. ƒlisŽe Reclus et nos gŽographies, textes et prŽtextes, colloque international, Lyon, 7-9 septembre 2005.

[[10]] Les rŽfŽrences infra ˆ cette trilogie se feront sous les acronymes respectifs de : LT, NGU et H&T.

[[11]] KROPOTKINE Pierre (1905) : Ē Obituary Ń ƒlisŽe Reclus Č. Geographical Journal, vol. 26, p. 337-343, p. 341.

[[12]] DESPY-MEYER AndrŽe (2004) : Ē ƒlie Reclus, un ethnologue et un mythologue mŽconnu Č. Les Amis de Sainte-Foy et de sa rŽgion, 84-2, p. 8-20. Je remercie Danile Provain de mÕavoir communiquŽ cette rŽfŽrence.

[[13]NGU-AO, p. 749-757 ; H&T, III, p. 91-93 ; H&T, V, p. 504 et 527

[[14]H&T, 1, p. 144.

[[15]H&T, VI, p. 533.

[[16]] SANGUIN AndrŽ-Louis (1985) : Ē La gŽographie politique et son hŽritage franais Č. Revue belge de gŽographie, 109-2, p. 33-57, p. 40.

[[17]] Propos de Henry Duveyrier (1849-1892), membre de la sociŽtŽ, rapportŽ de mŽmoire par ƒlisŽe Reclus dans une lettre ˆ sa sĻur de fŽvrier 1892. Correspondance, tome III, p. 103.

[[18]] VIDAL de La BLACHE, Paul (1904) : Ē NŽcrologie Š F. Ratzel Č. Annales de GŽographie, 13-72, p. 466-467.

[[19]] L. G. [Lucien Gallois] (1905) : Ē ƒlisŽe Reclus Č. Annales de GŽographie, 14-76, p. 373-374.

[[20]] GIRARDIN Paul et BRUNHES Jean (1906) : Ē Conceptions sociales et vues gŽographiques : la vie et lÕĻuvre dՃlisŽe Reclus (1830-1905) Č. Revue de Fribourg, 4, avril, p. 274-287, 5, mai, p. 335-365 ; p. 284.

[[21]] Ibidem, p. 284-285.

[[22]] Ibidem, p. 286.

[[23]] Ibidem, p. 359.

[[24]] BRUNHES Jean (1910) : La GŽographie humaine, essai de classification positive, principes et exemples. Paris, FŽlix Alcan, 848 p., n. 1., p. 40.

[[25]] P. 38 dÕaprs Yves Lacoste (HŽrodote, 1981, p. 36). BRUNHES Jean (1910) : La GŽographie humaine, quatrime Ždition revue par Mariel Jean-Brunhes Delamarre et Pierre Deffontaines. Paris, FŽlix Alcan, 578 p., volume 1, n. 1., p. 40.

[[26]] BRUNHES Jean (1921) : GŽographie de lÕHistoire, gŽographie de la Paix et de la Guerre sur terre et sur mer (en coll. avec Camille Vallaux). Paris, FŽlix Alcan.

[[27]] LACOSTE Yves (1981) : Ē GŽographicitŽ et gŽopolitique : ƒlisŽe Reclus Č. HŽrodote, 22, p. 14-55. RŽŽditŽ dans Paysages politiques (1990), Le Livre de Poche, essais.

[[28]] DEMANGEON Albert (1942) : Problmes de gŽographie humaine. Paris, Armand Colin, 410 p., p. 26.

[[29]] MEYNIER AndrŽ (1969) : Histoire de la pensŽe gŽographique en France (1872-1969). Paris, P.U.F., 226 p., p. 12-13.

[[30]] Ibidem, p. 13.

[[31]] Proudhon a lu Vico. Pour lÕun de ses biographes, Vico Ē occupe une grande place dans ses extraits, il lÕadmire et il lui doit certainement beaucoup. Il conna”t ses Ļuvres par la traduction de Michelet Č. HAUBTMANN Pierre (1982) : Pierre-Joseph Proudhon, sa vie et sa pensŽe (1809-1849). Paris, Beauchesne, 1142 p., p. 249. Au moins un passage des Ļuvres de Proudhon indique que celui-ci sÕest inspirŽ de Vico, notamment, pour Žlaborer sa Ē dialectique sŽrielle Č. Que Reclus lÕait lu via Proudhon ou directement par Michelet, voilˆ en tout cas un lien intellectuel entre lui et Proudhon.

[[32]] GRATALOUP Christian (2003) : Ē GŽohistoire Č. Dictionnaire de la gŽographie et de lÕespace des sociŽtŽs, Jacques LŽvy et Michel Lussault dir., Paris, Belin, p. 401-402.

[[33]] Dunbar (1978), p. 113.

[[34]] FLORY ThiŽbaut (1966) : Le mouvement rŽgionaliste franais Š sources et dŽveloppement. Paris, P.U.F., 134 p.

[[35]] PrŽface de LÕHomme et la Terre.

[[36]] DUNBAR Gary S. (1977) : Ē Early occurrences of the term Ósocial geographyÓ Č. Scottish geographical magazine, april, vol. 93, p. 15-20. RŽŽditŽ in (1996) : The History of Geography. Utica, New York, G. Dunbar, 220 p.

[[37]] Sur cet aspect et paragraphe infra, cf. Gary Dunbar, op. cit.

[[38]] ROBIC Marie-Claire (1993) : Ē LÕinvention de la ÓgŽographie humaineÓ au tournant des annŽes 1900 : les Vidaliens et lՎcologie Č. Autour de Vidal de La Blache, la formation de lՎcole franaise de gŽographie, Claval Paul dir., Paris, C.N.R.S. Editions, mŽmoires et documents de gŽographie, 162 p., p. 137-147, p. 138.

[[39]] CLAVAL Paul (1998) : Histoire de la gŽographie franaise de 1870 ˆ nos jours. Paris, Nathan universitŽ, 548 p., p. 111.

[[40]] ROBIC Marie-Claire (1993) : op. cit.

[[41]] Ē La relativitŽ des divisions rŽgionales Č. AthŽna, 1911, p. 1-8.

[[42]] KORINMAN Michel (1987) : Ē Friedrich Ratzel (1844-1904), de la gŽographie politique ˆ la gŽopolitique Č. Friedrich Ratzel, la gŽographie politique, les concepts fondamentaux. Paris, Fayard, 230 p., avant-propos, p. 7-51, p. 45.

[[43]] BASSIN Mark (1987) : Ē Imperialism and the nation state in Friedrich RatzelÕs political geography Č. Progress in Human Geography, 11-4, p. 473-495.

[[44]] Nombreuses sont les pages de la NGU o Reclus dŽcrit les villes en dŽtail. Ma phrase, Ē ƒlisŽe Reclus a relativement peu Žcrit sur la ville et sur le phŽnomne urbain en gŽnŽral Č, est ambigu‘. En utilisant le singulier (Ē la ville Č, Ē le phŽnomne urbain Č), je voulais parler dÕune thŽorie gŽnŽrale de la ville prŽsentŽe en tant que telle. En fait, on peut mme reconstituer celle-ci chez Reclus en piochant dans toute son Ļuvre et en mettant en avant son article Ē The Evolution of Cities Č (Contemporary Review, 1895, n” 350, p. 246-264). Comme on sait, ƒlisŽe Reclus, ˆ lÕinstar des gŽographes de son temps dÕailleurs, nÕaime gure thŽoriser. PELLETIER Philippe (1999) : Ē La ville et la gŽographie urbaine chez ƒlisŽe Reclus et ˆ travers son Žpoque Č. RŽfractions, 4, p. 17-24. GOURLAOUEN Sophie (2004) : ƒlisŽe Reclus (1830-1905) : un gŽographe observateur des villes. UniversitŽ de Tours, dŽpartement dÕHistoire, T.E.R., 142 p.

[[45]] Op. cit., p. 33.

[[46]La GŽographie politique, op. cit., p. 151.

[[47]LÕHomme et la Terre, rŽŽd. La DŽcouverte, p. 10.

[[48]] Compte-rendu du discours dՃlisŽe Reclus au Congrs de la paix, en 1868, rapportŽ par Max Nettlau et citŽ par Paul Reclus (op. cit., p. 56-57).

[[49]] GEORGE Pierre (1981) : Ē Compte rendu : La formation de lՎcole franaise de gŽographie (1870-1914) Č. Annales de GŽographie, 90-499, p. 734-737, p. 736.

[[50]] VIDAL de La BLACHE Paul (1910) : Ē RŽgions franaises Č. Revue de Paris, 15, p. 3-29.

[[51]] VIDAL de La BLACHE Paul (1917) : La France de lÕEst. Paris, Armand Colin, p. 163.

[[52]] ARCHER Kevin (1993) : Ē Regions as social organisms : the Lamarckian characteristics of Vidal de La BlacheÕs Regional Geography Č. Annals of the Association of American Geographers, 83, p. 498-514.

[[53]] CLAVAL Paul et NARDY Jean-Pierre (1968) : Pour le cinquantenaire de la mort de Paul Vidal de La Blache. Paris, Les Belles Lettres, Cahiers de gŽographie de Besanon, n” 16. CLAVAL Paul (1998) : op. cit., chap. 4.

[[54]] MERCIER Guy (1995) : Ē La rŽgion et lՃtat selon Friedrich Ratzel et Paul Vidal de La Blache Č. Annales de GŽographie, 583, p. 211-235.

[[55]] SANGUIN AndrŽ-Louis (1990) : Ē En relisant Ratzel Č. Annales de GŽographie, 555, p. 579-594.

[[56]] JEAN-BRUNHES DELAMARRE Mariel (1975) : Ē Jean Brunhes (1869-1930) Č. Les GŽographes franais, p. 49-80.

[[57]] RIQUET Pierre (1996) : Ē Les gŽographes franais face ˆ lÕAllemagne et aux gŽographes allemands entre 1918 et 1960 Č. La gŽographie franaise ˆ lՎpoque classique (1918-1968), Paris, LÕHarmattan, 356 p., p. 69-77, p. 74.

[[58]] VIDAL de La BLACHE Paul (1898) : Ē La gŽographie politique. A propos des Žcrits de M. F. Ratzel Č. Annales de GŽographie, 7-32, p. 97-111.

[[59]] BROC Numa (1994) : op. cit., tome I, p. 291.

[[60]] VIDAL de La BLACHE Paul (1904) : Ē NŽcrologie - F. Ratzel Č. Annales de GŽographie, 13-72, p. 466-467. Op. cit.

[[61]] Op. cit., p. 298-299.

[[62]] CLAVAL Paul et SANGUIN AndrŽ-Louis dir. (1996) : Ē Un demi-sicle de gŽographie franaise (1918-1968) : contours et dŽtours dÕune Žpoque classique Č. La gŽographie franaise ˆ lՎpoque classique (1918-1968), Paris, LÕHarmattan, 356 p., p. 7-12, p. 9.

[[63]] BROC Numa (1994) : op. cit., p. 299.

[[64]] GAILLABAUD Lucien (1996) : Ē Jean Brunhes et Camille Vallaux (1917-1925). De lÕĻuvre commune ˆ la singularitŽ philosophique Č. La gŽographie franaise ˆ lՎpoque classique (1918-1968), op. cit., p. 103-107.

[[65]] BERDOULAY Vincent (1995) : La formation de lՎcole franaise de gŽographie, 1870-1914. Paris, ComitŽ des Travaux Historiques et Scientifiques, 2e Žd., 260 p.

[[66]] CLARK John P. (1996) : La pensŽe sociale dՃlisŽe Reclus gŽographe anarchiste. Lyon, ACL, 146 p. DELƒAGE Jean-Paul (1992) : ƒcologie politique, n” 3-4, octobre.

[[67]] PELLETIER Philippe (1998) : Ē GŽographe ou Žcologue ? Anarchiste ou Žcologiste ? Č ItinŽraire, ƒlisŽe Reclus, 14/15, p. 29-39.

[[68]] Haeckel ne propose pas moins de sept dŽfinitions successives de lՎcologie, en 1866 (par trois fois), 1868, 1869, 1874 et 1907. En 1869, lors dÕune confŽrence donnŽe ˆ lÕUniversitŽ de IŽna, il indique : Ē Par Ļcologie, on entend le corps du savoir concernant lՎconomie de la nature [Naturhaushalt] - lՎtude de toutes les relations de lÕanimal ˆ son environnement inorganique et organique ; ceci inclut, avant tout, les relations amicales ou hostiles avec ceux des animaux et des plantes avec lesquels il entre directement ou indirectement en contact - en un mot lÕĻcologie est lՎtude de ces interrelations complexes auxquelles Darwin se rŽfre par lÕexpression de conditions de la lutte pour lÕexistence Č.

[[69]] PELLETIER Philippe (1999) : ƒlŽments pour une gŽographie universaliste. Ē Chapitre III : GŽographie-Žcologie, brve histoire dÕun couple tumultueux Č. Dossier prŽsentŽ pour lÕhabilitation ˆ diriger des recherches, texte de synthse. UniversitŽ Lyon 2, 270 p., p. 74-121, inŽdit.

[[70]] BARROWS Harlan H. (1923) : Ē Geography as human ecology Č. Annals of the Association of American Geographers, 13, p. 1-14.

[[71]] McTAGGART Donald (1988) : Ē La gŽographie moderne et la pensŽe Žcologique Č. Cahiers de GŽographie du QuŽbec, 32, 87, p. 321-326, p. 321.

[[72]] GANDY Matthew (1996) : Ē Crumbling land : the postmodernity debate and the analysis of environmental problems Č. Progress in Human Geography, 20, p. 23-40, p. 23 et 26.

[[73]] LARRéRE Catherine (1997) : Les Philosophies de lÕenvironnement. Paris, P.U.F., p. 5. CitŽ par Jo‘l Cornuault (2002), p. 33.

[[74]] Par exemple : PEPPER David (1996) : Modern environmentalism, an introduction. Londres & New York, Routledge, 378 p.

[[75]] Par exemple : SCHMIDT di FRIEDBERG Marcella (2004) : LÕArca di No, conservazionismo tra natura e cultura. Turin, G. Giappichelli, 320 p.

[[76]] PROCTOR James D. (1998) : Ē Geography, paradox and environmental ethics Č. Progress in Human Geography, 22-2, p. 234-255.

[[77]] FEBVRE Lucien (1922) : La Terre et lՎvolution humaine, introduction gŽographique ˆ lÕhistoire. Paris, La Renaissance du livre, 476 p., p. 19. Dans ce livre, Febvre se rŽfre 12 fois ˆ Reclus, 8 fois ˆ Ritter, 40 fois ˆ Ratzel (quÕil critique) et 46 fois ˆ Vidal (quÕil salue in fine).

[[78]] Conclusion de la Nouvelle GŽographie Universelle, vol. XIX (1894).

[[79]H&T, PrŽface.

[[80]] Ē La vie plus active, plus passionnŽe, sÕest par contre-coup frŽquemment compliquŽe de crises, et souvent lÕarrt se fait brusquement par la mort volontaire. Lˆ est le c™tŽ trs douloureux de notre demi-civilisation si vantŽe, demi-civilisation puisquÕelle ne profite point ˆ tous. La moyenne des hommes, fžt-elle de nos jours non seulement plus active, plus vivante, mais aussi plus heureuse quÕelle lՎtait autrefois, lorsque lÕhumanitŽ, divisŽe en dÕinnombrables peuplades, nÕavait pas encore pris conscience dÕelle-mme dans son ensemble, il nÕen est pas moins vrai que lՎcart moral entre le genre de vie des privilŽgiŽs et celui des parias sÕest agrandi Č. H&T, tome VI, p. 533.

[[81]H&T, tome VI, p. 540-541.

[[82]] Ē De lÕaction humaine sur la gŽographie physique Š LÕhomme et la nature Č. La Revue des Deux-Mondes, 54, 15 dŽcembre 1864, p. 762-771.

[[83]La Terre, description des phŽnomnes de la vie du globe (1868). Paris, Hachette, chap. I, livre I, p. 86.

[[84]] NOZAWA Hideki (1986) ; OLWIG Kenneth Robert (1980) ; MIKESELL Marvin W. (1959) ; DUNBAR Gary S. (1978) ; GEDDES Patrick (1905).

[[85]] Ē De lÕaction humaineÉ Č, op. cit.

[[86]] Ibidem.

[[87]H&T, tome VI, chapitre XII, p. 539.

[[88]] Sur G. P. Marsh, cf lÕarticle prŽcurseur de : LOWENTHAL David (1960) : Ē George Perkins Marsh on the nature and purpose of geography Č. The Geographical Journal, 126-4, p. 413-417.

[[89]] Ē Du sentiment de la nature dans les sociŽtŽs modernes Č. La Revue des Deux Mondes, 63, 15 mai 1866, p. 351-357 et 371-377. RŽŽditŽ par Jo‘l Cornuault (2002).

[[90]La Terre, tome II, p. 748.

[[91]H&T, tome VI, chapitre VII, Ē LՃtat moderne Č.

[[92]H&T, tome VI, p. 527 et 531.

[[93]H&T, tome VI, chapitre VIII, p. 254 et 256.

[[94]] Cf supra.

[[95]] Paul Reclus (1964), p. 192.

[[96]Correspondance, t. III, p. 293. Lettre du 25 octobre 1904.

[[97]Correspondance, t. III, p. 32. å Mme Clarisse ƒlisŽe Reclus, n.d.

[[98]H&T, tome VI, p. 492.

[[99]] Ē Du sentiment de la nature dans les sociŽtŽs modernes Č, op. cit. RŽŽd. J. Cornuault, p. 48.

[[100]] Ibidem, p. 52.

[[101]] CHAMUSSY Henri (2005) : Ē LÕidŽe de nature chez ƒlisŽe Reclus Č. ƒlisŽe Reclus et nos gŽographies, textes et prŽtextes, colloque international, Lyon, 6-11 septembre.

[[102]La Terre, tome II, p. 622. Cette rŽflexion sur le libre-arbitre signale au passage la position anti-rousseauiste de Reclus. Car celui-ci, contrairement ˆ ce quÕavancent par exemple BŽatrice Giblin ou John Clark, ne se situe pas dans le cadre de la pensŽe de Jean-Jacques. CÕest dÕailleurs ainsi que se positionnent la quasi-totalitŽ des thŽoriciens de lÕanarchisme, malgrŽ, une fois de plus, ce quÕon prŽtend habituellement. Bakounine, par exemple, critique farouchement cette notion de libre-arbitre sur un plan sociologique car, dÕaprs lui, quelle est la marge de libre-arbitre selon quÕon est pauvre ou riche ? Certes, Reclus partage ce quÕon pourrait appeler le bucolisme de Rousseau mais dans une dimension sociale affirmŽe, et Žtendue, comme en tŽmoigne ce passage : Ē De nos jours, un mouvement analogue de Ē retour ˆ la nature Č se fait sentir et mme dÕune manire plus sŽrieuse quÕau temps de Rousseau, car la sociŽtŽ prŽsente, Žlargie jusquՈ embrasser lÕentire humanitŽ, tend ˆ assimiler dÕune manire plus intime les ŽlŽments ethniques hŽtŽrognes dont les civilisŽs progressifs Žtaient restŽs longtemps sŽparŽs Č (H&T, p. 508 et 510).

[[103]H&T, fin de la prŽface.